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Dès l’annonce officielle de la découverte du procédé mis au point par Daguerre en 1839, l’Alsace se passionna pour cette possibilité nouvelle de représenter le monde. Comme le souligne Christian Kempf, c’est au terme d’un long développement que finalement le livre et la photographie parviennent à être réunis pour former les « premiers alsatiques photographiques », c’est-à-dire des ouvrages rassemblant par différentes techniques des photographies ayant pour sujet l’Alsace au sens large. Offrant un témoignage direct, souvent rare voire unique des événements de la grande ou de la petite histoire, ces documents sont quelque fois difficilement repérables. Le minutieux travail réuni par cet inventaire nous offre la possibilité de toucher du doigt la réalité de cet engouement alsacien pour la photographie. C’est là le grand avantage de cette somme réunie par Christian Kempf : elle permet d’appréhender dans son ensemble la richesse de la production d’alsatiques photographiques tout au long de la seconde moitié du 19e siècle jusqu’aux lendemains de la Première Guerre mondiale et le développement de procédés industriels de production photographique.

Christian Kempf, Les Alsatiques photographiquesChristian Kempf, Les Alsatiques photographiques

Rapidement esquissés, plusieurs types d’ « alsatiques photographiques » se dégagent :  

Les livres édités pour une diffusion dans un cercle restreint, une forme d’albums destinés à rassembler les souvenirs d’un événement familial de familles alsaciennes aisées ayant prospéré dans les affaires depuis l’important développement industriel connu par la région à partir du début du 19e siècle. C’est le cas par exemple pour les familles Dollfus ou Schlumberger qui font appels à des photographes pour immortaliser les fêtes familiales. Le livre photographique devient un souvenir destiné à graver dans le temps ce passage important à l’instar des commandes de tableaux qui avaient cours jusque-là. Ce nouveau mode de représentation étant plus aisé à diffuser aux différentes branches familiales, il remporte rapidement un succès important et supplante peu à peu la traditionnelle représentation picturale.

L’alsatique photographique est aussi le témoin d’une période durant laquelle la région connaît un essor économique important. Les photographes redoublent d’activité pour immortaliser les usines et les ouvriers qui, partout, actionnent les machines, les mécanismes et les rouages d’une industrie en plein essor. Plus tard, les livres photographiques servent aussi de supports de communication à la politique d’aménagement urbaine mise en place par les autorités allemandes. Ils conservent ainsi le souvenir de l’inauguration des grands ensembles architecturaux qui marquent, aujourd’hui encore, le paysage des villes alsaciennes. Sont particulièrement mis en valeur la place impériale de Strasbourg et son quartier, la grande percée des actuelles rue du 22 novembre et rue des Franc-bourgeois ou les gares édifiées dans toute la région.

Christian Kempf, Les Alsatiques photographiquesChristian Kempf, Les Alsatiques photographiques

L’Histoire émerge également à travers les photographies de ces ouvrages. Les bouleversements connus par l’Alsace entre les années 1850 et les années 1920 sont autant de sources d’inspiration pour les commanditaires de ces livres photographiques, conscients de rassembler en quelques pages des images destinées à forger l’histoire de la région. Ni les visites officielles des présidents et des empereurs, ni les champs de bataille et les destructions de la Guerre de 1870 ou de la Grande Guerre n’échappent au viseur de ces pionniers du reportage photographique. Outre l’intérêt pour les grands événements, les livres photographiques témoignent également du goût de leurs contemporains pour les ruines de châteaux ou l’architecture régionale, dans le contexte de la prise de conscience progressive de la nécessité de protéger le patrimoine historique qui se développe à partir des années 1850. 

Au-delà de ces champs d’exploration, l’Alsace de la fin du 19e et de la première moitié du 20e siècles, c’est aussi le développement du folklore et l’apparition de la mise en valeur des traditions et des coutumes régionales. La photographie présentant l’avantage d’une diffusion facilitée, elle contribue à ancrer les standards d’une certaine forme d’identité alsacienne. Charles Spindler ou Pierre Bucher ne s’y trompent pas et usent de ce procédé dans la Revue alsacienne illustrée pour illustrer les textes constitutifs de l’image d’une Alsace idéalisée qu’ils cherchent à diffuser.  

Christian Kempf, Les Alsatiques photographiquesChristian Kempf, Les Alsatiques photographiques

Enfin, la photographie, c’est aussi l’art de sublimer « la couleur du ciel, la limpidité de l’air, la douce chaleur du printemps, la rude austérité de l’hiver, les teintes chaudes de l’automne, le reflet transparent, tous les accidents de l’atmosphère […][i] ». En Alsace, particulièrement, les photographes mettent à profit la richesse de leur art pour mettre en valeur les paysages des coteaux des Vosges, des méandres du Rhin, des vignobles ou des bords de l’Ill.

Ce sont tous ces aspects constitutifs de ce qu’est l’Alsace qui sont rassemblés dans ces « alsatiques photographiques ». Auteur de nombreuses études et ouvrages sur l’histoire de la photographie en Alsace, Christian Kempf les met à notre portée avec cet inventaire. Il constitue ainsi un véritable guide destiné à nous permettre de retrouver un ensemble d’images connues ou  inconnues, qui sont autant de facettes de l’image de la région construite, en majeure partie, durant les dernières années du 19e siècle. Après avoir exploré bibliothèques, archives et musées, l’auteur nous livre avec cet inventaire, à la fois outil de référence pour les chercheurs et guide pratique pour tout amoureux de l’Alsace, une vue d’ensemble de la production de livres photographiques sur la région entre les années 1850 et les années 1920.

Jérôme Schweitzer

 

En savoir plus :

Kempf, Christian, Les Alsatiques photographiques

 

 



[i] JANIN Jules, « Le Daguerréotype », in L’Artiste, 2e série, tome II, 11e livraison, 1839, p. 145-148

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