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Avril 2016 : Quelques instructions (de Dürer) sur la fortification des villes, châteaux et sites

Dès la fin de la guerre de Cent Ans, l’apparition et le développement de l’artillerie lourde ont rendu obsolètes les hautes murailles, susceptibles de crouler sous leur propre poids, et changé ainsi la face des cités et des batailles : fortifications bastionnées donnant lieu à des duels d’artillerie entre attaquants et assiégés. C’est à cette époque, en 1527, que Dürer publie ses Quelques Instructions sur la fortification des villes, châteaux et sites (Etliche Underricht zu Befestigung der Stett, Schloss und Flecken). Rarement mentionné autrement qu’en passant dans les travaux de référence sur l’artiste de Nuremberg, c’est néanmoins le premier traité autonome sur les fortifications à être publié à la Renaissance et le premier livre imprimé traitant de l’ouvrage d’artillerie permanent.

Modèle de transport de canon proposé par Dürer dans son traitéModèle de transport de canon proposé par Dürer dans son traité

 

Les Instructions sont l’aboutissement d’un intérêt dont on retrouve la trace à travers trois décennies de dessins et de gravures chez Dürer, qui fut également témoin du siège de Hohenasperg en 1519 et conseiller pour la fortification d’Anvers en 1520-1521. Significative également, à cet égard, est la dédicace à l’empereur Ferdinand Ier (1503-1564), dont les armes figurent en page de titre. L’Europe de l’Est étant alors en proie aux avancées turques, le jeu d’alliances entre les différentes couronnes pour faire face au danger menaçant la Hongrie rend compte des armes de l’empereur telles qu’elles figurent ici : deux larges lions figurant Bohème et Hongrie ; les quadrants du blason plus petit, Autriche et Bourgogne, Aragon et Sicile, Franche-Comté et Brabant ; le blason central, Flandres et Tyrol — avec, en pendant, l’ordre de la Toison d’or. Tel est le contexte dans lequel Dürer rédige ses Instructions. Durant la Diète de Nuremberg (1522-1523), en effet, la cité a confié à un comité de spécialistes la mission de proposer les meilleures solutions pour défendre la ville contre une éventuelle attaque des Turcs. À ce comité siégeaient deux amis de Dürer : Wolfgang von Rogendorf, conseiller militaire de la couronne, et Johann Tscherte, mathématicien et architecte militaire morave. Or, le 15 avril 1524, Tscherte écrit à Dürer pour le presser d’achever son traité.

Les armes de Ferdinand Ier par DürerLes armes de Ferdinand Ier par Dürer     Sa dédicace à l’empereurSa dédicace à l’empereur

 

Celui-ci est une bonne illustration de l’état de la fortification dans l’Allemagne de la première moitié du XVIe siècle, Dürer y présentant non tant des conceptions neuves qu’une synthèse des théories contemporaines en Allemagne et dans le Nord de l’Italie. En effet, bien qu’ayant voyagé en Italie en 1494 et en 1505, jamais Dürer ne se rendit jusqu’à Florence ou Rome, où il aurait pu voir les travaux de génie militaire les plus avancés. C’est la raison pour laquelle il est difficile de reconnaître à coup sûr l’influence des idées de Dürer dans les écrits et les réalisations de son temps. (On le pourra par la suite dans les Regole generali d’architettura de Sebastiano Serlio dix ans plus tard, dans les fortifications d’Ingolstadt et de la grande tour de la forteresse de Munot à Schaffhausen, voire, peut-être, à Strasbourg, dans les bastions de Cronenbourg et de Rosen Eck.) Le principal apport de Dürer est ici finalement sa promotion du bastion semi-circulaire et trapu — inférieur au bastion d’angle, toutefois. Ignorée dans son pays, l’idée de Dürer influencera peut-être néanmoins Henri VIII dans sa fortification (vite obsolète) de la côte anglaise (1539-1543).

Le modèle de bastion proposé par DürerLe modèle de bastion proposé par Dürer

Le modèle de bastion proposé par DürerLe modèle de bastion proposé par Dürer

 

Le traité de Dürer est le premier à livrer un projet conçu dans son ensemble en amont de la construction. Or, à l’instar des croquis que l’artiste avait pu faire des châteaux de Marksburg et de Stolzenfels, le projet présenté ici semble pouvoir être édifié n’importe où. On a donc pu considérer qu’il s’agissait plus d’une fantaisie architecturale que d’un manuel pratique. Il a même été conjecturé que le plan de Tenochtitlan, connu dès 1524, avait influencé sa conception d’une cité fortifiée autour d’un palais royal. Cela dit, c’est l’influence classique qui prévaut et notamment la machinatio, l’ingéniosité telle que la conçoit un Vitruve en son traité De Architectura. Selon l’architecte romain, c'est face au danger que se révèle l'ingéniosité humaine, et l'architecte est ainsi machinator, stratège plus que technicien. Dès lors, en aucune manière il ne saurait s’agir de fantaisie architecturale : pour Vitruve, l'architecture est à mi-chemin entre spéculation et fabrication ; lui-même, ancien soldat et charpentier de César, s’inspire, pour son modèle de citadelle fortifiée, de la castrametatio ou protocole du camp romain tel que Polybe la décrit par ailleurs ; et Dürer à son tour, comme aussi Machiavel en son Art de la guerre, va reprendre les idées de Polybe et s’inspirer de Vitruve. Faisant coïncider architecture et infrastructure logistique, il propose un projet de cité présentant la forme d’une forteresse : la ville idéale selon Dürer est une ville de garnison. Tout y rejoint ainsi la manière romaine dans l’établissement du camp militaire, l’architecte soumettant la nature à son usage pour créer les conditions servant son dessein. Conformément à l'esprit renaissant, Dürer allie ici recettes pratiques et conceptions théoriques et, afin d’illustrer son propos, il insère dans son traité de larges planches sur des feuilles à déplier avec le texte en regard. Présentation inédite, comme l’est aussi cette manière de fournir, pour les bâtiments décrits, l’ensemble complet des plans architecturaux, avec plans de base, coupes et élévations sur une page unique.

Présentation des plans dans le traité de DürerPrésentation des plans dans le traité de Dürer

 

Proclamant ainsi la fin des anciennes forteresses, même aménagées, et la nécessité de les édifier à neuf selon un plan géométrique conçu en fonction des stratégies d’attaque et de défense rendues possibles par la nouvelle artillerie, Dürer se livre donc ici à un exercice moderne de castrametatio : les sept sections de son traité, toutes illustrées de sa main, livrent ses conceptions en matière de fortification, dressent le plan idéal d’une ville centrée autour d’une demeure royale, décrivent une forteresse commandant une mince bande de terre et une route entre mer et montagnes, et proposent un modèle de transport pour les canons.

Plan de la cité royale conçue par DürerPlan de la cité royale conçue par Dürer

Certains exemplaires du traité comprennent de surcroît à leur fin le dessin d’une ville idéale. Cette gravure ne fait pas partie de la publication d’origine et ne figure d’ailleurs pas dans l’exemplaire de la BNU, qui correspond à la première édition, publiée à Nuremberg en octobre 1527, probablement imprimée par H. Andreae Formschneider. Toutefois, la présence de cette gravure semble bien avoir été prévue, puisqu’elle est décrite dans un manuscrit préparatoire de la collection du British Museum. De plus, si le texte du traité ne renvoie pas à la gravure, la gravure, elle, renvoie clairement au traité.

 

Le texte de Dürer se révèle ainsi un chef-d’œuvre de spéculation concrète, aux gravures assez frappantes pour inspirer plus tard un Vasari, et aux conseils suffisamment avisés pour que les villes fondées en Allemagne par les Huguenots suivent son schéma. Cela dit, il y a une autre raison de considérer ce document comme un trésor. C’est, en effet, que le livre n’est pas la propriété de la BNU, qui en est seulement la dépositaire : cet exemplaire des Quelques Instructions… de Dürer fait partie des milliers d’ouvrages issus des spoliations perpétrées durant la Seconde Guerre mondiale et qui ont été confiés à la garde de la BNU en attendant de pouvoir un jour être restitués à leurs propriétaires légitimes. Le seul indice que nous ayons concernant le présent ouvrage étant celui-ci :

Marque de propriété remontant à 1833Marque de propriété remontant à 1833

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