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Décembre 2016 : le Temps des étrennes

Le mois de décembre est traditionnellement le mois de l’enfance. En Alsace, plus qu’ailleurs, la période est marquée par une succession d’événements : Saint Nicolas, marchés de Noël, Epiphanie. L’importance donnée à ces célébrations se traduit notamment par la publication de nombreux livres destinés à un public d’enfants. C’est le cas notamment des livres d’étrennes, ces objets symboliques et d’apparat qui étaient distribués aux enfants entre les années 1850 et l’Entre-deux-guerres dont les plus célèbres exemples sont sans doute les publications de la maison Hetzel[i].

En 1918, au lendemain de la victoire de la France et du retour de l’Alsace à la République, les éditions Garniers frères font paraître le livre, Nos petits Alsaciens chez eux. Ce livre d’étrennes orné écrit et illustré par Paul Kauffmann à partir de ses souvenirs d’enfance vise à faire connaître les traditions alsaciennes aux jeunes Français qui avaient sans doute eu connaissance du sort des « provinces perdues» sur les bancs de l’école mais qui, dans leur grande majorité, ignoraient tout de la culture et des traditions spécifiques de cette région.

À cette époque, Paul Adolphe Kauffmann (1849-1940) est un illustrateur renommé. Il travaille notamment pour la presse dans des titres comme le Monde illustré dont il réalise les dessins. Il fournit notamment à ce journal des compositions d’une valeur remarquable alors qu’il exerce le rôle de correspondant chargé de couvrir la guerre russo-turc de 1877-1878 ou la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Outre cette activité au service des actualités, Paul Kauffmann est également très attaché à sa région natale, il est né à Belfort puis a vécu son enfance à Colmar. Il publie donc des ouvrages comme les Noces alsaciennes en 1914 ou des vignettes présentant les costumes traditionnels alsaciens. À l’instar de Hansi, Charles Spindler ou Henri Loux, Paul Kauffmann participent à la construction progressive de l’image de l’Alsace au début du XXe siècle. Cette vision d’une Alsace idyllique se fixe dans l’imaginaire collectif français et aboutit aux fameux « cinq C » décrit par Georges Bischoff : coiffe, choucroute, colombages, cigogne et cathédrale[ii]. Ces thèmes nourrissent l’œuvre iconographique de Paul Kauffmann et de ses contemporains, ils participent à la fois à l’élaboration d’une forme de « culture alsacienne idéale » et à la manière dont les Français allaient comprendre les spécificités alsaciennes après plus de cinquante ans de séparation.

Premier plat supérieur de la reliure cartonnée de Nos petits Alsaciens chez euxPremier plat supérieur de la reliure cartonnée de Nos petits Alsaciens chez eux

Nos petits Alsaciens chez eux offre la part belle aux traditions liées aux fêtes de fin d’année en Alsace. Paul Kauffmann imagine ainsi Saint-Nicolas passant de maison en maison aux côtés du terrifiant Hans Trapp afin de distribuer présents ou corrections en fonction des comportements des enfants durant l’année. Quelques pages suivantes, c’est au tour du Christkindl d’apporter des cadeaux aux enfants lors de la veillée de Noël, à nouveau Hans Trapp est présent. Dans ces deux illustrations, Paul Kauffmann développe une vision traditionnelle de l’Alsace : les scènes de déroulent dans des maisons villageoises à pan de bois. Les personnages sont en costumes portés lors de grandes occasions et parfois assortis des fameuses coiffes comme dans la page consacrée aux fêtes de Noël. Cette illustration met également en avant le sapin de Noël, autre tradition dont le développement en France a été favorisé, entre autres, par les optants alsaciens et mosellans qui choisirent de rester en France en 1871. Paul Kauffmann met aussi en avant la tradition de l’Epiphanie qui consistait à parcourir le village pour des enfants grimés en Rois mages.

Arrivée du Chriskindel (costumes de Brumath) dans Nos petits Alsaciens chez euxArrivée du Chriskindel (costumes de Brumath) dans Nos petits Alsaciens chez eux

Le livre Nos petits Alsaciens chez eux se consacre également aux autres périodes de l’année, carnaval, Pâques, les fêtes estivales… et font l’objet de planches illustrées par Kauffmann. Ce sont ainsi l’ensemble des temps forts de l’année chers à la culture alsacienne que cet ouvrage offre à la découverte des jeunes Français, redevenus les compatriotes des jeunes Alsaciens. À l’instar, des ouvrages illustrés par Hansi, ce livre ses caractérise par une mise en avant des couleurs tricolores, bleu, blanc, rouge, sans toutefois en abuser puisque Kauffmann y fait référence lorsque cela est nécessaire : pour célébrer les nouveaux conscrits par exemple. Dans son œuvre, cet illustrateur de talent a su conserver son objectif principal à l’esprit : faire connaître les traditions rurales alsaciennes, sans en faire une tribune de propagande politique.

La Déesse de mai dans Nos petits Alsaciens chez euxLa Déesse de mai dans Nos petits Alsaciens chez eux

Paul Kauffmann est l’auteur d’autres livres d’étrennes ou de prix comme, les Malices de Gaspard, dont la reliure est ornée d’un beau cartonnage rouge et doré mettant en valeur une allégorie : probablement celle de la connaissance. Encore davantage que, Nos petits Alsaciens chez eux, cet exemplaire est représentation des publications de luxe destinés aux enfants de la fin du XIXe et du début des années 1900. Il s’agit d’un livre d’assez grand format (plus de 30 cm) présentant un texte aéré et agrémenté de gravures de belle facture en pleine page ou incluse dans les incipit des chapitres.

Premier plat supérieur de la reliure cartonnée des Malices de GaspardPremier plat supérieur de la reliure cartonnée des Malices de Gaspard

Ces deux exemples de livres d’étrennes ont pu être numérisés dans le cadre d’un programme concerté de numérisation de la littérature enfantine mené en commun avec la Bibliothèque nationale de France et la médiathèque Françoise Sagan (Ville de Paris) / Fonds patrimonial Heure Joyeuse[iii]. Ils sont désormais librement accessibles sur Numistral et sur Gallica.

Jérôme Schweitzer


Bibliographie :

Haurigot, Georges, Kauffmann, Paul-Adolphe ill., Les Malices de Gaspard, Paris : Charavay, Mantoux, Martin, Librairie d'éducation de la jeunesse, s.d., 227 p.

Kauffmann, Paul-Adolphe, Nos petits Alsaciens chez eux, notes et souvenirs d'artiste, Paris : Garnier frères, 1918, 38 ff.

Programme de littérature jeunesse sur Numistral

 



[i] Le Men, Ségolène, Renonciat, Annie, Livres d’enfants, livres d’images, [catalogue de l’exposition présentée au Musée d’Orsay du 24 octobre 1989 au 21 janvier 1990], Paris : RMN, 1989, p.16-17.

[ii] Bischoff, Georges, « L’invention de l’Alsace » in Saisons d’Alsace, n°119, 1993, p. 34-69.

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