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Février 2016 : Le manuscrit de la Germania, de Jacques Wimpheling

La question de la situation de l’Alsace entre France et Germanie a été mainte fois agitée. Dès sa première apparition dans l’histoire écrite, l’Alsace pose un problème que les armes et les lois peinent à résoudre tout au long des siècles. Le Rhin est-il, oui ou non, la frontière entre la Gaule et la Germanie ? Penchons-nous un instant sur un des temps forts de cette question, à travers un écrit du tout début de la Renaissance. Il s’agit de faire connaissance avec la Germania, œuvre polémique du « praeceptor Germaniae » que fut Jacques Wimpheling (Sélestat 1449 - Strasbourg 1528), dont la BNU conserve un exemplaire manuscrit bien particulier, sous la cote MS.5.452.

Premier feuillet recto du manuscritPremier feuillet recto du manuscrit

Il s’agit d’un exemplaire manuscrit exceptionnel de ce texte, que l’auteur dédie au Magistrat de Strasbourg et dont il fit présent à l’un des membres de ce gouvernement. Commençons par faire concrètement connaissance en le prenant en main, en l’ouvrant, en le feuilletant. Il faut d’abord, pour ouvrir le volume, dénouer les deux lacs qui le maintiennent fermé. Ces deux rubans sont passés dans l’épaisseur des plats de la reliure et servent de fermoirs. Les plats sont couverts d’une peau de couleur sombre, estampée à froid de motifs divers, réalisés à l’aide de roulettes et d’une plaque. Une des roulettes a imprimé un motif de rameaux et feuillages où alternent les monogrammes de Marie et de Jésus. Un beau motif floral occupe le centre de la reliure. Le dos a trois nerfs, qui sont doubles. Il est muet, privé de motifs décoratifs et de titrage, comme c’est le cas généralement pour les livres de cette époque.

Le volume débute sans feuille de garde, donc directement par le recto du premier feuillet de l’œuvre. Mais entre le plat et cette première page, il manque, depuis la première moitié du 20e siècle au moins, un feuillet de garde. Celui-ci portait, sans aucun doute, une ou plusieurs marques d’appartenances anciennes. Le premier feuillet, dans l’état actuel du volume, est richement enluminé et décoré : presque au centre de la page, une majuscule M, haute de cinq lignes, marque le début de la dédicace au Magistrat de Strasbourg. Ce M est de style romain « rustique ». Il est doré et posé sur un fond bleu, composé de feuillages nocturnes, en camaïeu. L’écriture du volume est plus romaine que gothique dans son style et a été tracée par un scribe ou copiste professionnel, non par l’auteur lui-même. Mais on ne sait rien de précis sur les artisans qui ont pris part à cette réalisation. La bordure enluminée du premier feuillet est composée de feuillages et de fleurs, joliment coloriés (on peut compter onze teintes différentes). On remarque la présence de trois oiseaux dans les feuillages : une chouette, un chardonneret et une mésange charbonnière, représentés au naturel. Des fruits de forme ovale sont également présents et ont été dorés sur leur surface. C’est là un dispositif somme toute habituel pour le décor des premières pages des manuscrits de la charnière entre le 15e et le 16e siècle. Il témoigne cependant d’une volonté de donner au volume un caractère précieux et soigné.

Les feuillets 12 verso et 13 rectoLes feuillets 12 verso et 13 recto

En tournant les cent-vingt pages de beau parchemin épais et régulier, on s’aperçoit de la présence d’un décor plus discret, mais pourtant assez complexe et riche, qui perdure jusqu’à la fin de l’ouvrage. Ainsi, le texte présente quelques autres lettres ornées, plus discrètes, de deux lignes de hauteur, simplement décorées à l’encre bistre ou rose clair. Et au bas des pages, les jambages de certaines lettres sont prolongés par un long paraphe décoratif. Le volume est pourvu d’une réglure faite à l’encre rouge pour définir le miroir du texte. Les rubriques et pieds de mouches sont alternativement en rouge et en bleu. D’une encre rouge plus sombre, on a inscrit dans les marges les références des passages d’auteurs classiques ou plus modernes cités dans le propos du livre.

À l’intérieur des plats de la reliure, qui sont constitués non pas d’ais de bois mais de « carton » fabriqué à partir de feuilles de papier collées les unes contre les autres, on remarque des fragments de parchemin provenant d’un manuscrit plus ancien. Il s’agirait d’un « vocabulaire rythmé » et annoté. La fonction de cet ajout est de dissimuler l’intérieur des plats par un matériau solide, comme l’est le parchemin.

L’ancien possesseur de ce manuscrit de la Germania, Fernand-Joseph Heitz, a collé à cet endroit son ex-libris imprimé. Le même a ajouté deux autres marques d’appartenance, manuscrites celles-là, dont l’une est datée de 1932. Il dit avoir fait l’acquisition de cet exemplaire en Suisse, vers cette date. La BNU, quant à elle, l’a acheté en vente publique, par préemption, le 23 mars 1965. Heitz, dans le court article qu’il consacre à cette œuvre, pense que cet exemplaire a été donné par l’auteur à l’un des membres du Magistrat. Si l’on ignore malheureusement à qui il fut offert, c’est à cause de l’absence du feuillet de garde, que nous avons déjà constatée plus haut. Un cachet ancien, malheureusement illisible, se trouve au verso du premier feuillet, recouvert par le cachet de la BNU. Heitz affirme qu’un autre exemplaire existe aux Archives de la Ville de Strasbourg. Cet autre exemplaire aurait donc pu être donné par l’auteur du pamphlet à la Ville de Strasbourg.

Ex-libris de F.-J. Heitz sur le premier contreplatEx-libris de F.-J. Heitz sur le premier contreplat

Sous une apparence somptueuse, nous avons donc affaire à un pamphlet, ce qui est quelque peu surprenant étant donné la richesse de la présentation du volume. Wimpheling s’attaque, à travers le thème du patriotisme germanique, aux Strasbourgeois qui, selon lui, regardaient trop amicalement le voisin français. Il montre ceux-ci du doigt et les traite de « Semigalli » (« à moitié Français »). Sa motivation pour une telle attaque était peut-être intéressée : il cherchait à déconsidérer, donc à éliminer des concurrents potentiels dans l’attribution de postes d’enseignants. Il était en effet lui-même candidat pour enseigner à la future université, qu’il appelait de ses vœux et dont la ville avait besoin.

Jacques Wimpheling, assez maladroitement, prétend ne pas être l’auteur de la Germania, et dit mystérieusement ne pas même en connaître l’origine. Il essaie donc anonymement de combattre la tendance francophile des Strasbourgeois en démontrant, par le rappel de faits historiques, l’appartenance de l’Alsace au monde germanique. La grande naïveté de ses arguments historiques a été remarquée par Charles Schmidt. Celui-ci, dans son Histoire littéraire de l’Alsace, s’en étonne et s’en amuse. Il raconte également la réaction vive du moine cordelier Thomas Murner (1475 – 1537) contre cet écrit, une critique d’ailleurs fondée sur des arguments tout aussi faibles. Murner s’en prend à la Germania dès sa parution et y répond en 1502 par un pamphlet intitulé Germania nova. Il était lui-même chargé d’enseignement et pouvait gêner Wimpheling dans son parcours. Une polémique violente s’ensuivit, émaillée d’injures réciproques, qui a nécessité l’intervention du Magistrat. On dit même que l’empereur Maximilien dut prendre la parole pour apaiser cette stérile querelle. Fernand Heitz écrit que la polémique entre Wimpheling et Murner au sujet de ce pamphlet est « une des pages les plus cocasses de notre histoire littéraire ».

Le premier plat de la reliureLe premier plat de la reliure

Mais son contenu dépasse le seul intérêt pamphlétaire. Il contient le manifeste pédagogique du professeur Wimpheling, ainsi que l’exposé de son patriotisme strasbourgeois et de ses idées politiques pour la cité rhénane. En effet, l’auteur donne au Magistrat tout un ensemble de conseils pour améliorer son gouvernement et l’instruction de sa population. Pédagogue expérimenté exerçant à Heidelberg, Wimpheling insiste sur le programme scolaire que devraient suivre les élèves d’un « Gymnase », à la création duquel il appelle. L’éducation qu’il propose suivrait le modèle scolastique médiéval, tout en étant plus complète. La laïcité de la structure – notion à relativiser cependant par rapport au sens que notre époque lui donne – fait également partie de ses préconisations. Tous ces conseils n’ont qu’un seul but : augmenter la gloire de la cité de Strasbourg. Et pour ce faire, encore une fois, c’est d’une Université, ou d’un Gymnase, dont la ville a un urgent besoin.

Ce texte a été imprimé à Strasbourg en 1501 par Jean Prüss, dans un format in-4° (Ritter IV n° 3540), en même temps qu’un texte de Philippe Béroalde (Ritter 190). Le manuscrit ici décrit a certainement été réalisé et, on peut le penser, offert au Magistrat au même moment. En 1502 est éditée par Grüninger la Defensio Germaniae, ouvrage dans lequel Wimpheling défend son écrit, notamment contre Murner et son pamphlet. Une autre édition en format in-4° paraît en 1515, œuvre de l’éditeur strasbourgeois Renatus Beck, en forme de réponse à Enea Silvio Piccolomini, sous le titre Germania Aeneae Sylvii… En 1518 (date probable) paraît Gravamina Germanicae nationis cum remediis et avisamentis ad Caesaream maiestatem, chez Lazare Schürer à Sélestat, en format in-4°. C’est enfin Johann Michael Moscherosch qui le traduit et l’édite en allemand, 148 ans plus tard, en 1649, sous le titre Jacobi Wimphelingij cis Rhenum Germania. Entre-temps, la guerre de Trente Ans et les traités de Westphalie avaient reposé en Alsace, d’une autre façon, le problème de l’appartenance à la France ou à l’Empire.

Célèbre représentation gravée de la dispute entre Wimpfeling et MurnerCélèbre représentation gravée de la dispute entre Wimpfeling et Murner

Réf . bibliogr. : La Mémoire des siècles. p. 194-195 et 222, n° 56 ; Charles Schmidt, Histoire littéraire de l’Alsace à la fin du XVe et au début du XVIe s. vol. 1 p. 31 et suiv. ; F.-J. Heitz, in Revue d’Alsace, t. 83 (1936), p. 142-148 ; Catalogue de la Bibliothèque de Feu Me Fernand J. Heitz, 1891-1963 : manuscrits, incunables, impressions gothiques..., ouvrages sur l'Alsace : vente aux enchères les 19, 20, 26 et 27 mars 1965 à la Société des amis des arts, La Roche-sur-Yon, Impr. centrale de l'Ouest, 1965, n° 28, p. 5.

 

Daniel Bornemann

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