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Janvier 2016 : Indische Baukunst

Le 23  mai 2013 se tenait à la BNU une cérémonie franco-allemande pour saluer le retour dans les collections de la bibliothèque de plus de 2 000 cartes et de trois beaux livres d'art. Ces documents étaient depuis novembre 1944 en Allemagne, dans les fonds de la Bibliothèque de l'Université et de l’État de Basse-Saxe à Göttingen. C'est le projet de recherche sur les spoliations initié par la bibliothèque de Göttingen elle-même qui a permis, dans un premier temps, de signaler exactement les documents illégalement acquis dans les catalogues des bibliothèques allemandes concernées et dans la base de données « Lost-Art » puis, dans un second temps, de mettre en place le processus de restitution à leurs propriétaires légitimes. Cette vaste opération a aussi été l'occasion de revenir sur une histoire presque oubliée, celle du transfert de pans entiers des collections de la BNU vers la bibliothèque universitaire de Göttingen dans les derniers mois de 1944.

 

Le bombardement allié du 25 septembre 1944 ayant fortement endommagé une aile du bâtiment République dédiée au stockage des documents, le directeur par intérim de l'Universitäts- und Landesbibliothek zu Strassburg, Karl Julius Hartmann, demanda aux autorités l'autorisation de mettre en place une position de repli à Göttingen tant pour les collections que pour une partie du personnel de l'établissement.

C'est le même Hartmann qui, en janvier 1946, informa Ernest Wickersheimer, l'administrateur de la BNU, que les fonds « déplacés » étaient prêts pour le retour à Strasbourg. Leur rapatriement fut effectif dès le mois de mars de la même année. Malgré cette restitution en « bon ordre » selon les mots mêmes de Hartmann, un nombre important de cartes et trois livres de grand format restèrent en Basse-Saxe. Ils furent même intégrés dans l'inventaire de la bibliothèque universitaire de Göttingen en 1961. C'est cet ensemble qui fut rendu à la BNU le 23 mai 2013. Il est très probable que pour les trois livres d'art, l’explication soit à chercher dans leur dimension hors norme (63 et 64 cm de hauteur). La restitution de 1946 n’avait en effet concerné aucun ouvrage de grand format (grand folio ou in-plano). Il est donc possible que ces livres aient été entreposés avec d'autres documents de même taille dès leur arrivée à Göttingen en 1944 et qu'ils aient ainsi échappé aux opérations d'identification de 1946.

Un de ces livres est particulièrement remarquable tant par sa beauté que par sa haute tenue scientifique. Il s'agit du sixième volume de la série Indische Baukunst de l'architecte suisse Emanuel La Roche (1863-1922). Avec son retour, la série de la BNU est à nouveau complète. L'ouvrage de La Roche se compose de trois parties : Tempel, Holzbau und Kunstgewerbe (vol. 1 et 2) ; Moscheen und Grabmäler (vol. 3 et 4) et Stalaktiten, Paläste und Gärten (vol. 5 et 6).

Fort de Dehli. Détail des ornements peints. LA ROCHE Emanuel.: Stalaktiten, Paläste und Gärten. Munich : Bruckmann, 1921. (Indische Baukunst ; Band 6). Planche 39 - Coll. BNU StrasbourgFort de Dehli. Détail des ornements peints. LA ROCHE Emanuel.: Stalaktiten, Paläste und Gärten. Munich : Bruckmann, 1921. (Indische Baukunst ; Band 6). Planche 39 - Coll. BNU Strasbourg

Emanuel La Roche, né le 16 janvier 1863 à Ziefen en Suisse, fils d'un pasteur (également professeur d'art), fit ses études à l'École polytechnique de Stuttgart. Il travailla, entre 1885 et 1886, pour l'atelier de gravure Dock à Strasbourg avant de rejoindre son pays natal pour y installer son cabinet d'architecture. Ses réalisations les plus marquantes sont, entre autres, la gare ferroviaire et la bibliothèque universitaire de Bâle.

Indische Baukunst est le fruit d'un long travail mené sur presque trois décennies, qui parut en 1921 chez Bruckmann à Munich, quelques mois seulement avant la mort de La Roche (1er juillet 1922). Il faut remonter aux années 1889-1890 et aux voyages qu'il effectua en Orient avec son ami Alfred Sarasin (1865-1953), le célèbre banquier suisse, pour comprendre l'origine de cette œuvre. Éditeur scientifique et principal contributeur financier de cette somme, Sarasin, féru d'Orient, réunit sa vie durant une exceptionnelle bibliothèque sur l'histoire de l'art indien. Cette bibliothèque, aujourd'hui connue sous le nom de Biblioteca Indica Alfred Sarasin, a été léguée à l'Université de Bâle en 1953.

Porte Mihtar Mahal à Bijapur (Etat du Karnataka, Inde). LA ROCHE Emanuel.: Stalaktiten, Paläste und Gärten. Munich : Bruckmann, 1921. (Indische Baukunst ; Band 6). Planche 32 - Coll. BNU StrasbourgPorte Mihtar Mahal à Bijapur (Etat du Karnataka, Inde). LA ROCHE Emanuel.: Stalaktiten, Paläste und Gärten. Munich : Bruckmann, 1921. (Indische Baukunst ; Band 6). Planche 32 - Coll. BNU Strasbourg

Aux travaux de La Roche et de Sarasin s'ajoutent une contribution de l'historien d'art suisse Heinrich Wölfflin (1864-1946) et une bibliographie d'Emil Gratzl (1877-1957), bibliothécaire à la Bayerische Staatbibliothek de Munich et orientaliste reconnu.

Plans comparés de Jaipur et Amber avec plusieurs villes européennes, dont Nancy et Mannheim. LA ROCHE Emanuel.: Stalaktiten, Paläste und Gärten. Munich : Bruckmann, 1921. (Indische Baukunst ; Band 6). Planche 28 - Coll. BNU StrasbourgPlans comparés de Jaipur et Amber avec plusieurs villes européennes, dont Nancy et Mannheim. LA ROCHE Emanuel.: Stalaktiten, Paläste und Gärten. Munich : Bruckmann, 1921. (Indische Baukunst ; Band 6). Planche 28 - Coll. BNU Strasbourg

L'ouvrage richement illustré de photographies et de tirages effectués par la firme Frobenius de Bâle est aussi remarquable d'un point de vue scientifique. La journaliste indienne Vandana Shukla (Times News Network et India Today) soulignait, en 2004, que les relevés de l'expédition de La Roche et Sarasin étaient, jusqu'à l'utilisation très récente d'appareils de mesure électroniques, une source de renseignements inestimables pour la conservation du patrimoine architectural indien.

 

Dominique Grentzinger

 

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Emanuel La Roche (1863-1922), Indische Baukunst

De Strasbourg à Göttingen : un patrimoine retrouvé

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