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Décembre 2012 : Une Biblia pauperum ou « Bible des pauvres »

Biblia pauperum, cote K.1, achat fait auprès de Fidelis Butsch, libraire d'anciens à Augsbourg, pour le compte du Chapitre Saint-Thomas, qui l'a déposé à la BNU en février 1879.

Biblia pauperumBiblia pauperum

On appelle « Bible des pauvres » de courts livrets, manuscrits ou imprimés, qui eurent au moyen-âge un grand succès, et dont la BNU a la chance de posséder un bel exemplaire xylographique. Basé sur le système de la typologie, qui met en rapport un événement du Nouveau Testament avec un ou plusieurs éléments de l'Ancien, ainsi qu'avec des paroles des Prophètes, afin de mettre en évidence des liens, parfois assez subtils, entre ces diverses parties des Ecritures, ce type d'ouvrage a été répandu dans le monde germanique essentiellement, de la Hollande à l'Autriche, même si des modèles typologiques existent dans tout le monde chrétien, et ce depuis l'époque paléochrétienne.

Le texte, ou la Parole, et les images sont intimement liés dans ces livrets apparemment destinés à l'édification des chrétiens, mais l'érudition théologique en tant que telle y est aussi bel et bien présente, ne serait-ce que par l'indication chiffrée des passages de l'Ecriture, ou encore par l'emploi du latin très fortement abrégé et elliptique.

L'ampleur du succès de ces livrets est démontrée par le grand nombre d' « éditions » différentes, plus que par le nombre des exemplaires conservés, qui est très restreint. Le type auquel notre exemplaire appartient, dit à 40 feuilles (le nôtre est incomplet du tiers final), est connu en dix éditions différentes, qui ne diffèrent que par quelques détails infimes, parfois à peine visibles, comme des hachures différentes, des équilibres formels différenciés dans les ornements. Les motifs iconographiques et les textes sont parfaitement identiques à l'intérieur d'un type, mises à part les bévues éventuelles des graveurs.

L'appellation de « Biblia pauperum » reste fort discutée. Il faut l'entendre non pas comme une Bible destinée aux classes déshéritées, aux pauvres, mais comme un document utilisé par les « pauvres prédicateurs », ou moines mendiants, comme aide-mémoire, pour eux comme pour leur public, pour expliquer et mettre en rapport divers moments des livres bibliques. A l'époque de leurs parutions, ces livrets n'avaient pas de titre ; on les nommait de diverses manières : « concordantia historiarum », « capitula bibliae excerpta », etc. L'appellation « Bible des pauvres » ne date que de la fin du 17e siècle, moment où les premiers incunabulistes s'intéressèrent à ce genre d'imprimés.

Rappelons que les textes sont gravés en même temps que l'image, sur une même planche de bois, caractère par caractère, et que l'impression est réalisée au recto uniquement des feuillets, au frotton, sans passage sous presse, avec une encre à base d'eau, différente de l'encre d'imprimerie. Certains livrets xylographiques ne comportent pas de texte imprimé : celui-ci est alors ajouté à la main par un copiste une fois les feuilles imprimées ; on les appelle alors des livrets chiro-xylographiques. Certains imprimeurs produisirent des « Bibles des pauvres » par la typographie accompagnée de bois d'illustration. La mise en couleurs de ces livrets est fréquente mais n'est pas de règle. La technique de la xylographie, gravure de textes entiers sur des planchettes de bois, s'est perpétuée plus longtemps qu'on ne le croit, jusqu'au 16e siècle, car nombreuses sont les gravures d'illustration dans des livres imprimés typographiques où figure du texte, dans des phylactères par exemple. Mais les livrets entièrement xylographiques n'ont été produits qu'au milieu du 15e siècle, juste avant et juste après l'invention de l'imprimerie. Notre Biblia pauperum est datée de la décennie 1460-1470.

Tentons la lecture d'une des pages, la seconde de notre exemplaire, centrée sur la Nativité.

Au centre figure le motif de la Nativité, avec une Vierge lisant ses heures, et le Christ réchauffé par l'âne et par le bœuf. Le titre de la typologie est placé tout en bas de l'ensemble. A ce motif, appelé l'antitype, sont associés l'épisode du Buisson ardent, appartenant à l'Ancien Testament ante legem, et l'épisode de Moïse tenant une main levée, auprès d'Aaron qui tient l'encensoir devant son bâton fleuri, épisode appartenant à la partie sub lege de l'Ancien Testament. En haut, une phrase du livre 2 de Daniel, verset 45, faisant allusion à la pierre qui s'est détachée de la montagne pour fracasser la statue représentant le règne de Nebucadnetsar dans un des rêves interprétés par le prophète. A droite, les paroles d'Isaïe 9 : « car un enfant nous est né, un fils nous a été donné ». En bas à gauche, « Eternel, j'ai entendu ce que tu as annoncé. Je suis saisi de crainte », parole d'Habacuc, 3,2. Et à droite : Michée, 5,2 : « Et toi, Bethléhem Ephrata, de toi sortira celui qui dominera Israël ».

Dieu a choisi ses intercesseurs : Moïse, puis Aaron, puis le Christ, tel est le message de cette typologie, message détaillé de manière claire dans les deux textes figurant en haut de l'image et qui forment la lectio.

On estime à 600 le nombre total de livrets xylographiques conservés actuellement, entiers ou fragmentaires, dans les grandes bibliothèques du monde entier, tous titres et éditions confondus ; c'est dire la haute valeur patrimoniale que les huit xylographies conservées à la BNU, dont quatre sont des livrets, peut avoir comme témoignage de la production du livre avant et autour de l'invention de l'imprimerie.

Daniel Bornemann

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