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Mai 2012 : Six éditions originales de Martin Opitz (1597-1639)

Marqué par la très meurtrière guerre de Trente ans, le 17e siècle voit naître le mouvement baroque, esthétique de l'exaltation, qui s'attache à décrire une époque ressentie par ses contemporains comme apocalyptique et dont témoigne parfaitement le titre programmatique du poème d'Opitz : Consolation devant les horreurs de la guerre. Opitz est bel et bien un fils de son temps. Originaire d'une famille de la petite bourgeoisie luthérienne de Silésie, il a étudié à Heidelberg avant de s'engager dans une carrière diplomatique aux Pays-Bas, en Pologne, en Suède et en France. A vingt ans, il fait une entrée remarquée sur la scène des belles lettres allemandes en rédigeant un pamphlet en latin intitulé Aristarchus sive de contemptu linguae teutonicae (Aristarque ou Sur le mépris dans lequel est tenue la langue allemande).

Poemata et AristarquePoemata et Aristarque

Il y revendique pour l'allemand le statut de langue de culture au même titre que le français. Il se pose donc dès le départ à la fois comme auteur et comme théoricien de la langue. Martin Opitz a lui-même traduit du français avec Ronsard mais aussi de l'italien avec Pétrarque et Scaliger ainsi que du latin, bien entendu, avec Sénèque et Horace. En bon humaniste il savait en effet allier un enthousiasme patriotique et une vie véritablement cosmopolite. Dans son livre Buch von der deutschen Poeterey (Traité de la poésie allemande), publié en 1624, il parvient à donner une nouvelle impulsion à l'allemand en proposant un usage de la prosodie plus en accord avec la musicalité de la langue allemande, fondé non sur le nombre des syllabes comme dans les langues romanes mais sur leur accentuation. Une des raisons du succès de ses préceptes tient au fait qu'il les accompagne d'exemples de vers. Le poétologue s'accompagne ici du poète. En 1624, son ami Julius Wilhelm Zincgref publie à Strasbourg son recueil Teutschen Pöemata, qui rassemble les poèmes composés pendant ses études à Heidelberg. Opitz sera à l'origine d'une seconde édition de ces poèmes, revue par ses soins et publiée en 1625 à Breslau : Acht Bücher deutscher Poematum (Huit livres de poèmes allemands), qui sera utilisée comme manuel de poésie pendant tout le 17e siècle.

Acht BücherAcht Bücher

En 1621, Opitz termine un long poème épique sur les atrocités de la guerre de Trente ans : Trostgedicht in Widerwärtigkeit dess Krieges, qui sera publié à  Breslau en 1633. Ce plaidoyer en faveur de la paix et de la tolérance restera cher au cœur des philosophes des Lumières.

TrostgedichtTrostgedicht

Opitz s'essaiera également au roman pastoral avec un court récit : la Nimfe Hercinie (Brieg, 1630) dont le succès fera connaître en Allemagne un genre alors très à la mode dans toute l'Europe.
Sans doute ses convictions calvinistes le portent-elles naturellement vers l'Ancien Testament : il rédige plusieurs poèmes transposés du Cantique des cantiques ou du Livre des psaumes et la BNU possède une édition orginale de son poème Judith (Breslau, 1635). En 1629, il est admis à la Société fructifère (Fruchtbringende Gesellschaft), société d'écrivains fondée sur le modèle de l'Accademia della Crusca de Florence ou de la Pléiade française et qui avait pour but de revivifier la langue afin de la faire fructifier. Converti un temps au catholicisme par opportunisme, il revient ensuite au protestantisme après la mort de son protecteur et passe successivement du service des ducs de Silésie à celui des Suédois avant de terminer comme historiographe du roi de Pologne. Il mourra à Danzig d'une épidémie de peste. On a souvent reproché à l'écrivain sa carrière de diplomate et ses calculs politiques mais le jugement des chercheurs actuels est plus modéré, qui voient en Opitz un homme en phase avec son siècle où l'on pouvait être tout à la fois poète et courtisan.

Souvent comparé à Malherbe en France, Opitz occupe une place centrale dans l'histoire de la littérature allemande puisqu'il propose, tant par ses traductions que par ses œuvres originales, des modèles dans les principaux genres et ouvre la voie à la grande génération d'auteurs baroques qui vont suivre. L'histoire de sa réception elle-même est éclairante. Unanimement reconnu pendant la première moitié du 18e siècle, il sera ensuite délaissé au profit de Hoffmanswaldau et de Lohenstein avant de trouver dans les personnes de Gottsched, Lessing et Herder des avocats de premier rang. On reconnaît aujourd'hui en lui un des pères de la littérature allemande et un précurseur des Lumières.

Aude Therstappen


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