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Septembre 2012 : Luigi Pirandello "Laute und Lautentwickelung der Mundart von Girgenti"

« Un autre est en Allemagne, à Bonn sur le Rhin,
sous un immense chapeau de castor ;
maigre, ergotant, émacié, il ne mange ni ne dort ;
il étudie avec sérieux (ou du moins le croit-il !)
les sources et les formes du langage... »

Luigi Pirandello : Laute und Lautentwickelung der Mundart von Girgenti. Halle : Buchdruckerei des Waisenhauses, 1891Luigi Pirandello : Laute und Lautentwickelung der Mundart von Girgenti. Halle : Buchdruckerei des Waisenhauses, 1891


En 1889, le jeune Luigi Pirandello, alors âgé de 22 ans, est venu de Sicile étudier les lettres à l'Université de Rome. Lors d'un cours de latin, il prend la défense d'un camarade qui s'est ouvertement moqué de son professeur, Onorato Occioni, après que celui-ci a commis une grossière erreur de traduction. Occioni, furieux, prend la chose très à coeur et Pirandello est finalement exclu de l'université. C'est sur les conseils de son professeur de philologie romane, Ernesto Monaci que Pirandello, non sans avoir obtenu l'accord de son père, décide de poursuivre ses études en Allemagne, à l'université de Bonn.

Arrivé en novembre 1889, il y restera jusqu'au printemps 1891, éprouvant pour l'Allemagne des sentiments ambivalents qui reflètent bien la nature profondément déracinée, anxieuse et contradictoire du futur prix Nobel de littérature. Lui qui, malgré son attachement pour sa terre, n'a jamais pu se départir d'un sentiment fondamental d'étrangeté et d'éloignement – car c'est presque par hasard, « involontairement », qu'il est né en Sicile « comme tombe une luciole sous un grand pin solitaire » – peut goûter à Bonn, loin du joug d'un père autoritaire et des violences tragicomiques de sa Sicile natale, la sérénité de relations sociales bourgeoises réglées et apaisées. Mais Pirandello y décrira aussi le brouillard « éternel » qui règne sur la ville, « troupe de fantômes en quête aveugle du vide », et l'ennui morne qu'il distille. En quittant Bonn pour rentrer en Sicile, il écrira à sa sœur : « Je veux le Soleil (avec une majuscule !), je veux la lumière et ici on ne voit jamais ni l'un ni l'autre ; ici les jours s'éteignent comme de continuels crépuscules. »

Le 21 mars 1891, Pirandello soutient à la faculté de philosophie de Bonn sa thèse de doctorat, intitulée Laute und Lautentwickelung der Mundart von Girgenti (Les sons et la formation des sons dans le dialecte de Girgenti) et consacrée aux particularités phonétiques du dialecte sicilien de sa région d'origine, Girgenti (la future Agrigente). L'exercice est interminable et très pointilleux. Pirandello doit d'abord passer un examen de plus de trois heures durant lequel il s'efforce de répondre – parfois maladroitement – à des questions d'histoire, de philologie, de zoologie ou de mathématiques, et est finalement reçu avec la mention passable. Puis vient la soutenance proprement dite, qui voit sa thèse âprement discutée par deux « Opposants », un ancien de l'université et un jeune étudiant récemment promu. Le travail est finalement largement approuvé et Pirandello, revêtu de la toge et du chapeau traditionnels, prête serment sur des bâtons d'argent croisés présentés par des huissiers en uniforme.

Au-delà de l'aridité de ce travail académique très bref (une quarantaine de pages, comme c'était l'usage à l'époque) et très descriptif, la thèse de Pirandello témoigne, à l'orée de sa carrière littéraire, du rôle essentiel et complexe que jouera, tout au long de son œuvre, le dialecte de sa région d'origine, et, plus généralement, de son souci des mots (« Les choses déterminent les noms, mais les noms déterminent aussi les choses »), de sa volonté constante de se confronter aux apories du langage et de la communication humaine. La langue – et les œuvres – de Pirandello sont en effet marquées par l'alternance incessante entre l'italien et le dialecte sicilien. Il écrivit même certaines de ses œuvres en dialecte avant de les traduire lui-même en italien (comme par exemple la comédie champêtre Liolà). Choisir le sicilien est alors pour Pirandello le moyen de se rapprocher au plus près de la réalité concrète de la Sicile, de retrouver, à travers un dialecte hétérogène fait d'emprunts multiples (au latin, au grec, au français, à l'arabe, à l'espagnol), la complexité et la richesse expressive de la culture sicilienne. Impossible, sans le dialecte, de représenter fidèlement le foisonnement chaotique – Pirandello est né dans un lieu-dit du nom de « Càvusu » qui signifie aussi bien « pantalon » que « chaos » en dialecte – de sa région natale. Et en même temps, le dialecte d'Agrigente lui semble, par la richesse, la douceur et la pureté de ses sonorités, plus proche qu'aucun autre de la langue italienne. Et s'il choisit de se traduire en italien, c'est qu'à s'enfermer dans le dialecte pour coller au plus près aux choses, il risquerait de n'être compris que d'un petit nombre, voire de personne. Si bien que le rapport ambivalent, fait d'attirance et d'éloignement, que Pirandello entretient avec le dialecte sicilien, illustre l'impossibilité tragique dans laquelle nous enferme le langage et qui est au cœur de toute son œuvre. Une impossibilité que résume ainsi le personnage du Père dans Six personnages en quête d'auteur :

« Mais puisque le mal est là tout entier ! Dans les mots ! Nous avons tous en nous un monde de choses ; chacun d'entre nous un monde de choses qui lui est propre ! Et comment pouvons-nous nous comprendre, monsieur, si je donne aux mots que je prononce le sens et la valeur de ces choses telles qu'elles sont en moi ; alors que celui qui les écoute les prend inévitablement dans les sens et avec la valeur qu'ils ont pour lui, le sens et la valeur de ce monde qu'il a en lui ? On croit se comprendre ; on ne se comprend jamais ! »

La BNU est (avec la BnF et la bibliothèque de l'Université de Lille 3) une des rares bibliothèques françaises à conserver un exemplaire de cette édition originale de la thèse de doctorat de Pirandello. On en recense dans le monde un peu plus d'une vingtaine d'exemplaires.

Luigi Pirandello : Laute und Lautentwickelung der Mundart von Girgenti. Halle : Buchdruckerei des Waisenhauses, 1891.

Julien Collonges.

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