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Août 2013 : La bibliothèque de l’humaniste Paul Volz (3)

Un cadeau de Jakob Spiegel

Les collections patrimoniales de la BNU recèlent un ouvrage qui témoigne des réseaux amicaux que les humanistes, ces hommes qui ont tant vanté les vertus de l’amitié, avaient développés au sein de la République des lettres.

L’œuvre historique qui nous occupe ici, le De dictis et factis Alphonsi regis Aragonum libri quatuor, c’est-à-dire une chronique en quatre livres des dits et des faits du roi Alphonse V, roi d’Aragon, qui régna de 1416 à 1458, est due à Antonio Beccadelli (1394-1471). Ce poète humaniste, originaire de Palerme, d’où lui vient son surnom populaire « Il Panormita », œuvra, comme protecteur des arts, à la cour du roi Alphonse.

Page de titrePage de titre

 

L’ouvrage, imprimé à Bâle dans l’officine de Johann Herwagen et Johann Erasmius Froben en 1538, est conservé sous la cote R.103.046. Il a été signalé par Michael A. Pegg. Acquis par la BNU le 10 avril 1895 (achat n°483) auprès de la Fondation Saint-Thomas, cet in-quarto appartenait à Charles Schmidt, qui y laissa son ex-libris imprimé.

Ex-libris imprimé de Charles Schmidt (1872-1956)Ex-libris imprimé de Charles Schmidt (1872-1956)     Marque typographique de l’officine de HerwagenMarque typographique de l’officine de Herwagen

 

L’histoire du roi Alphonse fut enrichie, en 1456, du commentaire de son ami Enea Silvio Piccolomini, le futur pape Pie II (1458-1464), à la demande de Beccadelli lui-même. En 1538, Jakob Spiegel donna une édition de l’ouvrage du Panormita : elle comprend les quatre livres du texte principal, assortis du commentaire de Piccolomini, qui est rejeté après le texte de Beccadelli et qui consiste essentiellement en des compléments érudits au texte. Notre éditeur ajouta des scolies, c’est-à-dire de brefs commentaires visant à expliciter tel ou tel mot-clef, tel ou tel syntagme. Elles portent à la fois sur le texte principal et sur le commentaire d’Enea Silvio, faisant office de commentaire du commentaire en quelque sorte. Spiegel désirait montrer que les « recentiores », les auteurs contemporains, ne déméritaient pas face aux Anciens et qu’un Panormita était à louer aussi bien qu’un Plutarque. Dans l’épître dédicatoire à Charles Quint et à Ferdinand, le roi Alphonse V leur est donné en modèle par Spiegel. Les scolies laissent entrevoir la grande culture de celui qui les a composées, couvrant aussi bien l’actualité internationale ou la philologie que l’histoire nationale de l’Allemagne.

Armoiries de Jakob SpiegelArmoiries de Jakob Spiegel

Il nous faut dire quelques mots de Jakob Spiegel (1483-1547 ?). Sélestadien d’origine, il était le neveu par sa mère de l’humaniste Jakob Wimpfeling, le « précepteur de l’Allemagne ». Juriste de formation, il fut appelé aux plus hauts postes de la chancellerie et de la diplomatie impériales sous Maximilien Ier, Charles Quint puis auprès de l’archiduc Ferdinand d’Autriche. Très au fait de l’actualité politique, il apporta son aide aux imprimeurs du Rhin supérieur et édita lui-même bon nombre d’ouvrages. Le plus connu est sans doute le Lexicon iuris ciuilis, publié pour la première fois en 1538. Le jurisconsulte sélestadien s’était constitué une bibliothèque fournie, dont il fit don en 1543 à l’évêque de Strasbourg.

L’exemplaire de l’édition de Spiegel conservé à la BNU mérite que l’on s’y arrête, non seulement pour la qualité de son contenu mais également parce qu’il est l’un des signes de l’amitié qui unissait Jakob Spiegel à l’humaniste Paul Volz, que nous avons déjà présenté (voir les Trésors des mois de juin et juillet).

En bas de la page de titre se lit l’ex-dono manuscrit par lequel Jakob Spiegel, l’éditeur scientifique en personne, offrit cet exemplaire à Paul Volz :

Bas de la page de titreBas de la page de titre

« R{euerendo} D{omi}n{o} Paulo Volzio / Exabbati Ia{cobus} Spiegel D{onum} D{edit} » / « Au révérend seigneur Paul Volz, ex-abbé, Jakob Spiegel donna [ce livre] en cadeau »

 

La mention « ex-abbé » renvoie à la situation de Paul Volz, ancien abbé de Honcourt passé à la Réforme. Ce cadeau a été honoré par son récipiendaire, puisqu’il porte de nombreuses traces de lecture de la main de Volz, consistant en traits de plume soulignant certains passages et en annotations marginales manuscrites.

La page de titre en porte une qui, malheureusement, a été rognée par un massicot trop zélé : la partie supérieure de l’annotation manuscrite en est perdue. L’on parvient cependant à lire :

Page de titre, marge supérieure au-dessus du titrePage de titre, marge supérieure au-dessus du titre

« {Obiit} Anno D{omi}ni .1458. cu{m} regnasset Annis .45. Fer-/dinando filio notho relicto etc » / « Il mourut en l’année du Seigneur 1458 après avoir régné pendant quarante-cinq ans, laissant derrière lui son fils bâtard Ferdinand etc. »

 

Cette note devait servir de memorandum à Paul Volz car elle concerne le roi Alphonse V, décédé le 27 juin 1458. Il avait épousé en 1415 Marie de Castille mais leur union resta sans descendance. Son fils illégitime Ferdinand Ier (1423-1494) devint roi de Naples.

Les annotations de Volz couvrent un large spectre, révélateur du mode de lecture adopté par les humanistes : de la simple « nota » en marge, qui signale un passage digne d’intérêt, à la mention d’une source littéraire d’un auteur ancien, le lecteur attentif ajoute des informations que l’auteur, qu’il s’appelle Beccadelli, Piccolomini ou Spiegel, n’avait pas en sa possession ou n’a pas jugé bon de laisser à la postérité, met en exergue telle citation implicite ou met en relation le texte avec celui d’un auteur ancien.

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« Aug{ustini} Confess{ionum} / Lib{er} 1. Fęcisti / nos ad te Deus / & inquietum est / cor nostrum / donec requi/escat in te, » / « Livre 1 des Confessions d’Augustin : Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il se repose en Toi ».  (Aug., Conf., I, I, 1 ; p. 10 § 31)

 

A un passage aux accents augustiniens du texte du Panormita, où un courtisan explique au roi Alphonse la raison de l’immensité et de l’insatiabilité de l’âme humaine, Volz a noté en marge cette référence aux Confessions d’Augustin. L’évêque d’Hippone semble avoir été l’un des auteurs favoris de Volz : il avait dans sa bibliothèque les Enarrationes in psalmos et d’autres traités, dont nous avons des traces dans sa correspondance.

Une autre annotation porte sur une scolie de Spiegel au commentaire d’Enea Silvio au livre I, § 24 du Panormita. Spiegel indiquait une interprétation qui lui semblait douteuse de la part d’Enea Silvio, en invoquant l’autorité de nombreux chroniqueurs médiévaux. Volz en ajoute un en marge :

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« Jo{hannes} Auentinus / scripsit ipsum / ad monast{erium} / .S. Emeramj / Ratisbonę / missum etc » / « Johann Turmair [dit Aventinus (d’Abensberg)] écrivit qu’il [Childéric III] fut envoyé au monastère Saint-Emmeran (Kloster Sankt Emmeram) de Ratisbonne etc. » (p. 262)

Johann Turmair dit « Aventinus » (1477-1534) donna les Annales Boiorum (« Annales de Bavière »), publiées en allemand en 1522 sous le titre Bayrischer Chronicon… (Nürnberg, Friederich Peypus, 1522 [Strasbourg, BNU, D.18.376]). L’on trouve au folio B iiij r°, à côté du nom « Huldrich der 3. », la note suivante : « Entsetzt und in das Closter S. Heymeran in Regenspurg verspert worden .751. ». Paul Volz devait disposer d’un exemplaire de cette chronique et l’utilisa comme ouvrage de référence, dont il traduisit un passage qu’il reporta dans son propre exemplaire de la chronique du Panormita.

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Référence en marge à Pline le Jeune, Lettres, 7, 26 (p. 288, § 41)

Spiegel connaissait le goût de son ami Paul Volz pour la science historique et pour l’histoire locale ainsi que sa grande érudition. Il savait, de plus, que Volz avait été l’initiateur de la Chronique de Schuttern, abbaye bénédictine où il avait fait profession. Il pouvait être certain qu’en offrant l’œuvre du Panormita, et surtout ses propres Scholiae, Volz en ferait ses délices. Outre le témoignage incontestable d’amitié partagée qu’offre cet exemplaire, il nous apporte des éléments précieux quant à la manière dont lisaient les humanistes, la plume à la main, et dont s’est construite progressivement l’historiographie au 16e siècle, par la compilation, les commentaires et la recherche des sources. Les annotations manuscrites laissées par les humanistes nous permettent également de savoir quels étaient leurs outils de travail, quels étaient leurs ouvrages de référence.

Sandrine de Raguenel

 

Bibliographie

Michael A. Pegg, A catalogue of German Reformation Pamphlets (1516-1550) in Libraries of Alsace, Part II/1 : Strasbourg, A-K, Baden-Baden & Bouxwiller, éd. Valentin Koerner, 2003, p. 41, notice n° 206

Sandrine de Raguenel, Les lettres de Paul Volz à Beatus Rhenanus (1522-1542), édition, traduction et commentaire. Thèse de doctorat sous la direction du professeur G. Freyburger (UdS) et de M. J. Hirstein, maître de conférences HDR (UdS), 2011 (à paraître)

Anja Wolkenhauer, Zu schwer für Apoll. Die Antike in humanistischen Druckerzeichen des 16. Jahrhunderts, Wiesbaden, Harrassowitz Verlag in Kommission, 2002

 


 

 

 

 

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