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Avril 2013 : D'or et de luxe : un ensemble de cartes d'Abraham Ortelius (1527-1598)

Sans doute l'énoncé des faits et de leurs causes prête-t-il à discussion dans sa trop légendaire simplicité : pour son commerce maritime, le marchand d'Anvers Aegidius Hooftman avait besoin qu'on lui fournît autant de cartes que possible dans un format plus maniable et plus sûr que le rouleau, qu'il jugeait inadapté. Abraham Ortelius, auquel la demande fut soumise, y répondit par un livre de 38 cartes couvrant l'ensemble de l'Europe. Ce recueil unique a aujourd'hui disparu, mais Ortelius sut en développer l'idée par la publication en 1570 de ce que l'Histoire a retenu comme le premier atlas1.

L'édition originale du Theatrum orbis terrarum (voir aussi à ce sujet l'article de Christian Jacob dans La Revue de la BNU, n° 6) comprend 53 folios pour 70 cartes, dans leur quasi-totalité des pays d'Europe. Quatre cartes seulement se partagent le monde extra-européen. Sans fondamentalement corriger ce déséquilibre, de nouvelles cartes furent publiées dès 1573 en différentes séries de suppléments (Additamenta), et intégrées au Theatrum au fil des rééditions. La dernière édition latine revue par Ortelius en 1595, ainsi augmentée, comprend 147 cartes.
Dès sa parution, malgré son prix élevé (le livre est réputé le plus cher de son siècle), le Theatrum  connut un immense succès, jusqu'aux dernières parutions posthumes de 1612. La BNU en conserve plusieurs exemplaires dans les fonds de la Réserve et dans ses collections d'atlas.

En quoi Ortelius innovait-il ? Des volumes de cartes reliées à la demande de l'acheteur existaient en Italie depuis le milieu du 16e siècle. Par nature, le nombre limité de cartes rassemblées variait d'un volume à l'autre. Loin de ces compilations, Ortelius conçut son atlas comme une entité organique, alliance de la cartographie et de la typographie. Il ne dessinait pas lui-même ses cartes, mais il sut s'entourer des meilleurs graveurs des Pays-Bas. Les cartes sont réalisées par divers cartographes dans un format uniforme, moyennant des variations d'échelles de l'une à l'autre, et classées systématiquement. Pour la première fois, un commentaire, en latin puis traduit en différentes langues vernaculaires, était imprimé au verso de chaque folio, qui faisait la synthèse des connaissances sur la région représentée. La composition typographique fut successivement confiée aux imprimeurs Coppens van Diest, père et fils, puis à Gilles van den Rade, et enfin à son ami Christophe Plantin, dès qu'il fut disponible, à partir de 1575. Le texte revêt une grande importance dans l'ouvrage : dédicaces, poèmes, catalogues des auteurs consultés... Les sources sont scrupuleusement citées : 87 auteurs figurent dans la première édition du Theatrum. Ces références, dont la liste est enrichie à chaque nouvelle édition, constituent une source de première importance pour la connaissance de la cartographie au 16e siècle.
Grand humaniste, autodidacte possédant ses Anciens à la perfection, Ortelius figure parmi les pionniers de la cartographie historique. Dès 1579, sous le titre de Parergon, il travailla à des cartes du monde antique, qu'il intégra aux éditions successives du Theatrum au fur et à mesure de leur réalisation. Cette création particulière fut rassemblée en 1624 dans un volume posthume.

Parmi les cartes d'Ortelius conservées dans les fonds cartographiques de la BNU, un lot d'une remarquable unité retient l'attention. Ces cinq cartes ont été extraites des premières éditions du Theatrum et de l'Additamentum de 1573, très certainement des tirages de tête, au vu du raffinement de la réalisation. Elles représentent les îles britanniques pour trois d'entre elles, la Grèce (plusieurs noms de villes sont soulignés, séquelles de l'utilisation de la carte) et l'Illyrie (royaume des côtes de la rive orientale de l'Adriatique). Une main anonyme (le vendeur, le personnel de la bibliothèque lors de l'achat ou du catalogage ?) a porté à l'encre la date de publication sur chaque feuille, mention dont la pagination au verso confirme la vraisemblance :

Angliae, Scotiae et Hiberniae... descriptio, 1570: Pagination : 6 Cote : Carte.912.41,107Angliae, Scotiae et Hiberniae... descriptio, 1570: Pagination : 6 Cote : Carte.912.41,107

Angliae, Scotiae et Hiberniae... descriptio, 1570 | Pagination : 6 | Cote : Carte.912.41,107

 

Graeciae universae... descriptio, 1570: Pagination : 40 Cote : Carte.912.495,1Graeciae universae... descriptio, 1570: Pagination : 40 Cote : Carte.912.495,1

Graeciae universae... descriptio, 1570 | Pagination : 40 | Cote : Carte.912.495,1

 

Scotiae tabula, 1573: Pagination : 6A Cote : Carte.912.41,6Scotiae tabula, 1573: Pagination : 6A Cote : Carte.912.41,6
Scotiae tabula, 1573 | Pagination : 6A | Cote : Carte.912.41,6

 

Hiberniae... nova descriptio, 1573: Pagination : 6D Cote : Carte.912.41,8Hiberniae... nova descriptio, 1573: Pagination : 6D Cote : Carte.912.41,8
Hiberniae... nova descriptio, 1573 | Pagination : 6D | Cote : Carte.912.41,8

Illyricum, 1573: Pagination : 41 Cote : Carte.912.497,2Illyricum, 1573: Pagination : 41 Cote : Carte.912.497,2
Illyricum, 1573 | Pagination : 41 | Cote : Carte.912.497,2


La mise en couleurs en est d'une égale délicatesse de tons, œuvre d'un coloriste subtil. Des rehauts d'or créent encore des effets de trompe-l'œil sur l'orfèvrerie des motifs décoratifs : animaux sculptés des cartouches de titre, équerres donnant l'échelle de la carte. Dernière marque de luxe, toutes les villes sont signalées par une goutte d'or. Si la fortune du premier propriétaire ne fait aucun doute, les recherches dans les inventaires de la bibliothèque n'ont pas permis de l'identifier.

Avec les cartes d'Ortelius, c'est une part trop méconnue des richesses cartographiques et du patrimoine humaniste de la BNU qui ressurgit, véritable invitation à la découverte.


Gwénaël Citérin


Bibliographie sommaire

  • Abraham Ortelius and the first atlas : essays commemorating the quadricentennial of his death, 1598-1998 / edited by Marcel van den Broecke, Peter van der Krogt, Peter Meurer . - MS't Goy : HES, 1998
  • Ortelius atlas maps : an illustrated guide / by Marcel P.R. van den Broecke . - MS't Goy : HES, 1996

(1) Atlas était un astronome mythique, roi de Mauritanie. Attribuer son nom à un recueil de cartes n'est pas une invention d'Ortelius. En 1595, parurent à titre posthume les deux volumes de l'Atlas sive cosmographicae, meditationes de fabrica mundi et fabricati de son ami et, en l'occurrence, concurrent Gérard Mercator (1512-1594). Il y pensait depuis 1569 et a sans doute contribué, au moins dans l'idée, au projet d'Ortelius. L'ambition de Mercator était d'une autre ampleur cosmographique. Mais la publication partielle de son œuvre en a faussé la compréhension : l'ironique fortune du titre forgé par Mercator a voulu qu'il soit entendu très vite dans sa seule dimension géographique, avant de désigner les ouvrages dans la lignée du Theatrum.

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