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Février 2013 : Un exemplaire coloré des "Commentaires" de César chez Grüninger

Les Commentaires de César jouissent d'une très grande popularité tout au long du Moyen-Age et de la Renaissance, comme en témoignent le nombre de manuscrits en circulation et les dix-huit éditions incunables imprimées entre 1469 et 1499. D'abord imprimé en latin, le texte est rapidement traduit dans les différentes langues vernaculaires, et c'est à Strasbourg que paraît en 1507 l'édition princeps de la traduction allemande, chez le célèbre imprimeur alsacien Jean Grüninger. Publiée sous le titre Julius der erst Römisch Keiser von seinen Kriegen erstmals uss dem latin in Tütsch gebracht und nüw getruckt, cette traduction est l'œuvre de Matthias Ringmann (1482-1511), connu aussi sous le nom de Philesius Vogesigena. Il s'agit là d'un des derniers travaux de l'humaniste alsacien en terre strasbourgeoise avant son départ pour Saint-Dié des Vosges où il se consacrera à la grammaire et à la géographie, deux champs d'activité qui le rendront célèbre. Ringmann donne dans cette édition une traduction intégrale de la Guerre des Gaules et de la Guerre civile tandis qu'il se contente d'un résumé traduit pour les livres attribués à Aulus Hirtius (Guerre d'Alexandrie, Guerre d'Afrique et Guerre d'Espagne). Une préface relativement étoffée, ainsi que des extraits de la vie de César par Suétone et par Plutarque accompagnent les Commentaires.

Si la BNU ne possède pas dans ses fonds d'exemplaire de cette édition de 1507, elle possède en revanche deux exemplaires de la réédition parue dès l'année suivante sous le nouveau titre de Julius der erste Römisch Keiser von seinen leben und Kriegen erstmals uss dem latein in tütsch gebracht und mit andrer ordnung der capittel und vil züsetz nüw getruckt. Bien qu'il ne s'agisse que d'une réédition très légèrement modifiée, on peut constater combien le titre fait office de réclame, vantant toute la nouveauté de l'ouvrage.  

Ce qui fait la particularité des éditions de Grüninger, ce sont les gravures qui accompagnent le texte, et nos deux éditions ne font pas exception.1

On y trouve en effet dix-sept bois originaux, réalisés pour accompagner le texte de César, ainsi que quelques autres bois réutilisés. Sont notamment remarquables les douze grandes gravures qui ornent la page de titre et le début de chaque livre et qui ont vraisemblablement été réalisées par le même dessinateur. La facture en est très belle, avec des réseaux de hachures denses et des physionomies travaillées malgré une certaine raideur. Comme il est très fréquent à l'époque, le dessinateur représente les personnages, les objets et les lieux selon des référents qui lui sont contemporains : les vêtements sont ceux de la fin du 16e/début du 17e siècles, les villes sont fortifiées et ont des églises, les batailles opposent des chevaliers en armure, etc.

Des deux exemplaires de l'édition de 1508 que possède la BNU, l'un est en l'état (R.10.486) mais l'autre présente la particularité d'avoir été entièrement colorié (R.10.650). L'intégralité des grandes gravures a été mise en couleur ainsi que certaines lettrines. Cette mise en couleur est illustrative (la mer en bleu, l'herbe en vert) mais elle sert également de code pour identifier les personnages. Ainsi l'armure de César est toujours de couleur jaune, de même que son étendard, les armures des soldats toujours en bleu, etc. La couleur vient rehausser la gravure tout en lui apportant une lisibilité plus immédiate.

Les éditions de 1507 et 1508 sont intéressantes pour l'histoire du livre en Alsace car elles présentent la collaboration entre deux grandes figures de l'humanisme alsacien, Jean Grüninger et Matthias Ringmann, avec la contribution de dessinateurs et de graveurs, eux aussi sûrement de la région, pour la mise en place de l'édition princeps de la traduction allemande des Commentaires de César. L'exemplaire coté R.10.650 apporte encore de la valeur à l'édition de 1508 par le caractère unique de sa mise en couleur.

Les Commentaires de César, page de titreLes Commentaires de César, page de titre

La gravure de la page de titre est une représentation équestre de César. Il est représenté en armure, élément qui fait partie des signes distinctifs permettant de l'identifier d'une gravure à l'autre, de même que la barbe et la couronne. Sur le tapis de selle de la monture figure un aigle bicéphale que l'on retrouve également sur les autres illustrations. En attribuant à César les couleurs du Saint Empire romain germanique, le graveur semble associer la figure du chef romain à celle de Maximilien Ier, alors souverain de l'Empire.

Folio H4 r° : César reçoit les envoyés des UbiensFolio H4 r° : César reçoit les envoyés des Ubiens

Folio H4 r° : César reçoit les envoyés des Ubiens

Guerre des Gaules, VI, 9 : « César, étant venu du pays des Ménapes dans celui des Trévires, résolut, pour deux motifs, de passer le Rhin [...] En conséquence, il voulut construire un pont un peu au-dessus de l'endroit où s'était antérieurement effectué le passage de l'armée [...] Les Ubiens, qui, avant ce temps, lui avaient donné des otages et s'étaient rendus à lui, envoient des députés pour se justifier, et lui exposer qu'ils n'ont ni prêté des secours aux Trévires, ni violé leur foi.»

Cette gravure comporte deux scènes différentes. En haut on peut voir une scène de bataille opposant sans doute les Trévires et l'armée romaine, au premier rang de laquelle César, identifiable par sa tenue et le phylactère au dessus de sa tête, suivi d'un porte-étendard avec l'aigle bicéphale.

Au premier plan, César devant une tente surmontée toujours du même étendard reçoit les envoyés des Ubiens.

 Ce qui unit les deux scènes, chronologiquement et spatialement, c'est le pont construit par l'armée romaine et qui enjambe le Rhin. L'épisode complet se trouve ainsi illustré en une seule gravure.

On constate l'anachronisme dans les tenues des personnages ainsi que dans l'architecture.

Folio M2v° : César hiverne à ArrasFolio M2v° : César hiverne à Arras

Folio M2v° : César hiverne à Arras

Guerre des Gaules, VIII, 46-48 : « Ces choses terminées, César alla rejoindre les légions dans la Belgique et passa l'hiver à Némétocenna. […] À Antoine était attaché, comme préfet de la cavalerie, C. Volusénus Quadratus, lequel hivernait avec lui. Antoine l'envoya à la poursuite des cavaliers ennemis. Volusénus, qui joignait à un rare courage une grande haine pour Commios, se chargea avec joie de cette expédition. Il disposa des embuscades, attaqua souvent la cavalerie ennemie, et eut toujours l'avantage. » 

Là encore, la gravure représente plusieurs épisodes du livre VIII. Au premier plan est représenté l'hivernage de César au pied de la ville de Nemetocenna (Arras), qui s'étend derrière les tentes de l'armée. La ville est identifiable par son phylactère mais peut-être également par la stylisation de l'architecture : en effet on distingue des bâtiments dont la forme peut évoquer les pignons à redents propres à l'architecture flamande dès le Moyen-Age.

Derrière la représentation d'Arras est évoquée la poursuite de Commios par le préfet de cavalerie Volusenus, identifié lui aussi par un phylactère.

Enfin à l'arrière-plan sont représentées deux villes, Rome à gauche et Uxellodunum à droite, symbolisant en quelque sorte les deux termes de la Guerre des Gaules puisque la bataille d'Uxellodunum en 51 av. JC en marque la fin.

Folio Q4v°-Q5r°Folio Q4v°-Q5r°

Folio Q4v°-Q5r°

Légende : « Wie der Legat C. Trebonius di statt Massiliam in namen des Keisers belägert. Und von eim Schiff streit. »

Guerre civile, II, 1 : « Tandis que ces événements se passent en Espagne, C. Trébonius, lieutenant de César, que celui-ci avait laissé au siège de Marseille, dresse contre la ville les mantelets et les tours, et forme deux attaques, l'une dans le voisinage du port et de l'arsenal des vaisseaux, l'autre du côté qui mène de la Gaule et de l'Espagne à cette partie de la mer qui touche à l'embouchure du Rhône. »

L'épisode ici évoqué, comme le précise la légende, est celui de la fortification de Marseille par le lieutenant de César, C. Trebonius, et de la bataille navale qui s'est déroulée au large. Les gravures ne sont habituellement pas légendées : c'est ici le cas car la gravure n'est pas un bois original, mais la réutilisation d'une illustration qui représente Enée et son père Anchise fuyant Troie incendiée, comme l'indiquent les phylactères.

En vis-à-vis de la gravure, on peut voir une lettrine également mise en couleur.

 

Elodie Cuissard.

1Voir La gravure d'illustration en Alsace au XVIe siècle, III. Jean Grüninger 1507-1512, Presses universitaires de Strasbourg, 2009.

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