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Janvier 2013 : Über das Geistige in der Kunst ou comment Kandinsky fait entrer la peinture dans une nouvelle dimension

1910. Wassily Kandinsky a 44 ans. Depuis plusieurs années déjà, il a délaissé le droit et l'économie pour se consacrer exclusivement à la peinture, sa véritable passion. Moscovite de naissance, féru de culture et de littérature allemandes, parfaitement germanophone, il s'apprête en réalité à révolutionner son art. Théorie et pratique ont toujours caractérisé sa démarche, et c'est avec un souci aigu de cohérence qu'il contribue à faire entrer la peinture dans une nouvelle dimension : l'abstraction.

1910. Wassily Kandinsky réalise sa première œuvre abstraite1 (une aquarelle qui sera exposée au Salon des indépendants de Paris en 1912) et écrit son essai le plus marquant : Du spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier (Über das Geistige in der Kunst, insbesondere in der Malerei). De Murnau en Bavière où il réside depuis 1909, le peintre fonde et préside l'Association des nouveaux artistes de Munich (Neue Künstlervereinigung München – N.K.V.M). Son approche, bien trop radicale pour le conformisme ambiant, n'y trouve que peu (voire pas) d'écho. Avec son ami Franz Marc, Kandinsky crée alors Le Cavalier bleu (Der Blaue Reiter). Ce groupe d'artistes (dont font également partie Franz Marc, August Macke, Paul Klee, Heinrich Campendonk, David Burljuk, Robert Delaunay, entre autres) propose des œuvres fortes, d'inspiration expressionniste – notamment lors des fameuses « Expositions du comité éditorial du Cavalier bleu » – et travaille à un ouvrage collectif, aujourd'hui très célèbre : Der Almanach (L'Almanach du Cavalier bleu). La maquette et les textes de Der Almanach sont proposés à l'éditeur munichois Reinhard Piper (établi comme tel depuis 1904) à qui Kandinsky soumet aussi son manuscrit. Ce dernier précède la publication de l’ouvrage collectif du Cavalier bleu de quelques mois. Bien que datée de 1912, la première édition de Über das Geistige in der Kunst paraît à Noël 1911. Malgré les craintes et les hésitations initiales de Piper, qui doute un temps du potentiel commercial de l'ouvrage, le livre est un succès dès sa sortie. Le premier tirage de 1 000 exemplaires est rapidement épuisé ; suivent ensuite, en une dizaine de mois, une deuxième puis une troisième édition. Ces publications successives, datées toutes de 1912, sont imprimées sur les presses de Müller & Sohn à Munich. Elles comprennent dix gravures originales sur bois et huit reproductions en noir et blanc.

 

KandinskyKandinsky

 

L'exemplaire de la BNU, une apparence un peu trompeuse ...

La Bibliothèque nationale et universitaire possède un exemplaire de la deuxième édition (Zweite Auflage) de 1912. Ce livre, rare aujourd'hui2, est l'un des 2 000 premiers exemplaires parus. Certes, cela n'a sans doute rien d'impressionnant de prime abord, mais bien des bibliothèques allemandes (et non des moindres) n'en possèdent de toute évidence que des éditions récentes ou, en tout cas, postérieures à 1945. L'art abstrait a été déclaré dégénéré (« entartete Kunst ») par les nazis et Kandinsky figure sur la liste noire de Goebbels aux côtés de Brecht, de Grosz, des frères Mann et de tant d'autres. Son livre, comme les leurs, est voué aux flammes des autodafés. On ne saura jamais combien d'exemplaires de Über das Geistige in der Kunst ont subi ce funeste sort à partir de 1933. Il est, hélas, très probable qu'ils furent nombreux.

Si l'exemplaire de la BNU a traversé le 20e siècle bien plus sereinement, il porte cependant les marques et les stigmates de moments parfois difficiles : sur ses pages des traces d'humidité (auréoles) et de manipulations peu respectueuses sont malheureusement bien visibles. Par contre, le rajout d'une reliure couvrante, très quelconque au demeurant, a relativement bien protégé la reliure originelle (et sa belle gravure sur bois à l'encre verte) des outrages du temps.

Il convient de reconnaître que le volume n'est guère spectaculaire : d'aspect plutôt petit (21 cm sur 23 cm) et fin (112 pages dont 8 planches), sa richesse réside avant tout dans ses belles gravures et dans son contenu.

... pour un jalon important de l'histoire de la peinture

De manière plutôt classique, Kandinsky conçoit son texte en deux parties de quatre chapitres chacune : une première partie qu'il nomme Généralités et une seconde intitulée Peinture. Dans Généralités, l'auteur livre sa vision de la spiritualité dans l'art. Il présente l'artiste comme ouvrant la voie, éclairant le chemin pour les hommes. Sa théorie du triangle spirituel est désormais bien connue : l'artiste, souvent seul et incompris, est au sommet et tire l'ensemble du triangle (l’humanité) vers le haut. Il travaille à élever cette pyramide spirituelle qui atteindra le ciel. Dans la partie Peinture, Kandinsky aborde la problématique des formes et surtout celle des couleurs – ces couleurs qui, selon lui, possèdent des propriétés spécifiques touchant les sens et parlant à l'âme. Elles se positionnent toutes soit sur un axe chaleur / froideur (du jaune au bleu), soit sur un axe clarté / obscurité (du blanc au noir). Leur assemblage et leur emplacement sur la toile suscitent, tant chez l'artiste que chez celui qui contemple l’œuvre, une résonance intérieure, qui est de l'ordre de l'intime, du spirituel.

Über das Geistige in der Kunst est le fruit de dix ans de réflexion influencée, entre autres, par les travaux du musicien Arnold Schönberg. C'est aussi le moment du passage de relais entre le symbolisme et l'expressionnisme, un jalon important de l'histoire de l'art (et de la peinture en particulier).

Dominique Grentzinger

 

1La date (1910) de cette œuvre ne fait cependant pas l'unanimité, certains lui trouvant des similitudes troublantes avec des opus plus tardifs (1912-1913).

2Un exemplaire de la deuxième édition de 1912 a été récemment estimé par Christie's à 980 euros, Biblio Industries à Stuttgart propose un volume de la troisième édition au prix de 1 100 euros.

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