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Juillet 2013 : La bibliothèque de l’humaniste Paul Volz (2)

Les Enarrationes in psalmos d’Augustin, évêque d’Hippone

Aux 15e et 16e siècles, ainsi qu’en témoignent les catalogues des fonds patrimoniaux, les œuvres de saint Augustin, évêque d’Hippone et Père de l’Eglise latine, figuraient en bonne place dans toute bibliothèque monastique ainsi que dans les bibliothèques personnelles des humanistes, ceux qui s’intéressaient non seulement aux belles lettres mais aussi à toute littérature qui touchait aux saintes Ecritures, à commencer par les écrits des Pères de l’Eglise. La fortune de cet auteur de l’Antiquité tardive est attestée tout au long des siècles.L’abbé Paul Volz n’échappe pas à cette règle : le fonds patrimonial de la BNU possède en effet son exemplaire personnel des Enarrationes in psalmos (« Commentaires sur les psaumes »). Dans les catalogues modernes des ouvrages conservés à la BNU, il est classé sous le titre Explanatio psalmorum. Aucun de ceux que nous avons consultés ne fait mention de Paul Volz en tant que propriétaire de ce livre. Il revient à Armin Schlechter de l’avoir mis en lumière en 1998.

Cet incunable, un in-folio à la demi-reliure en peau de truie sur ais de bois, a rejoint la BNU par le biais de la Fondation Saint-Thomas le 29 juillet 1879 (achat n°23). On le trouve sous la cote K.429b.

La page de titre porte Aurelij Augustini Prima Quinquagena.

Page de titrePage de titre

Il s’agit du commentaire d’Augustin sur les cinquante premiers psaumes. Dans le même volume se trouvent le commentaire des cinquante suivants (Secunda Quinquagena) puis des cinquante derniers (Tertia Quinquagena). Le livre biblique des Psaumes fut l’un des textes de prédilection de l’évêque d’Hippone. Les Enarrationes sont composées de commentaires à proprement parler, dictés par Augustin lui-même, mais aussi d’homélies prononcées par Augustin, les différentes pièces datant d’époques très diverses.

L’ouvrage a été imprimé à Bâle, en 1497, chez Johann Amerbach, qui s’était lancé dans l’entreprise d’éditer l’ensemble des œuvres d’Augustin. Dans le colophon, Amerbach insiste sur le travail et le soin apportés à la correction et à l’organisation du texte, à l’importance des pièces liminaires pour une bonne intelligibilité des commentaires.

Paul Volz a apposé son ex-libris autographe sur le verso du contreplat supérieur, source de renseignements précieux.

Ex-librisEx-libris

 

« Ce livre appartint autrefois à M. Sebastien Brant, et moi, Paul Volz, abbé, je l’ai racheté 12 sols de Strasbourg, en l’année du Seigneur 1538, au mois de juillet, le 23, sur le marché public ».

[d’une autre main] « Mais désormais j’appartiens à Matthias Adam ».

Il est donc possible d’établir une liste de possesseurs de ce livre avant qu’il ne parvienne dans le fonds de la Fondation Saint-Thomas : Sebastian Brant ; Paul Volz, du 23 juillet 1538 jusque, sans doute, à sa mort ; Matthias Adam (la page de titre porte une autre mention manuscrite « Sum Matthiae Adami Sonsbecij », c’est-à-dire « J’appartiens à Matthias Adam Sonsbeck (?) ») ; puis les franciscains de Saverne ; enfin l’abbé E. Cromer de Saverne (deuxième moitié du 19e siècle).

Par ailleurs, la période entre 1537 et 1539 est peu documentée pour la vie de Paul Volz : sa présence à Strasbourg est attestée en août 1537 et en juillet 1539. L’on sait, grâce à cet ex-libris, qu’il se trouvait également à Strasbourg en juillet 1538. Ces éléments laissent à penser que, malgré ses démêlés avec l’église protestante « officielle » en place, en raison de ses liens affichés avec les dissidents, Volz demeura sans doute à Strasbourg pendant toute cette période.

Vue du fameux marché aux guenilles de Strasbourg, 1785 Vue du fameux marché aux guenilles de Strasbourg, 1785 

L’ex-libris manuscrit fait mention d’un « forum publicum ». D’après nos sources, ce terme recouvre ce que l’on appelait le Gimpelmarkt (ou Grimpelmarkt), c’est-à-dire le « marché aux guenilles » qui se tenait sur la place du Jeu des enfants, réunie au 20e siècle à l’actuelle place de l’Homme de fer. Sur ce marché, où l’on trouvait de tout, Paul Volz aurait fait la chasse aux livres et, en juillet 1538, y a acquis un ouvrage qui l’intéressait à deux titres au moins : d’une part, il s’agissait d’une édition prestigieuse, sortie de l’officine bâloise de Johann Amerbach, d’autre part, elle avait appartenu à Sebastian Brant, l’auteur de la célèbre Nef des fous, qui était mort quelques années auparavant (1521). C’est dire l’empreinte qu’avait laissée cet humaniste laïque et juriste que de constater qu’un ouvrage est acquis en partie parce qu’il lui avait appartenu. Dans l’état actuel des recherches, nous ne connaissons pas d’autre lien entre Sebastian Brant et Paul Volz. Se sont-ils rencontrés lorsque Paul Volz était jeune abbé de Honcourt, à l’occasion d’une réunion de la société littéraire de Strasbourg ou de Sélestat ?

Il faut dire quelques mots encore de la signature caractéristique de l’abbé Volz, attestée à partir de 1531, celle que l’on trouve sur l’ex-libris signalé plus haut mais également sur les pages de titre du recueil présenté dans le Trésor du mois de juin ainsi qu’à la fin des lettres de Paul Volz à Beatus Rhenanus.

Détail de l’ex-libris manuscritDétail de l’ex-libris manuscrit

 

L’on y reconnaît aisément Abbas. Ce titre pose question car Volz avait quitté l’état monastique pour devenir prédicateur évangélique et avait en charge la « conversion » des dominicaines – très catholiques - de Saint-Nicolas-aux-Ondes. Il n’était donc plus abbé. Et pourtant, depuis son élection comme abbé de Honcourt et jusqu’à sa mort, il porta le titre d’abbé et c’est ainsi que nos sources l’appellent : il n’est nul besoin de rappeler son nom, lorsque l’on évoque « l’abbé », il s’agit de Paul Volz. Par ailleurs, une lecture attentive de sa signature décèle un double –s en finale, Ab-bass. Le seul document qui pourrait nous donner un semblant d’explication, par Volz lui-même, est une lettre adressée à Erasme en 1535. Le manuscrit de cette lettre a disparu et l’éditeur de la correspondance d’Erasme signalait déjà la difficulté de lecture de ce passage précis. Depuis, quelques interprétations en ont été données mais aucune n’était satisfaisante. Pourtant, la langue latine médiévale possède un adjectif qualificatif bassus, qui signifie « bas ». L’on pourrait supposer une expression du type « Tibi scripsi ab basso » (« Je t’ai écrit d’en bas »). Volz aimait les jeux de mots, il n’est donc pas si étonnant que son titre en fût également l’objet. « Ab bass(o) » pourrait avoir un sens à la fois géographique, Strasbourg se trouvant « plus bas », selon le cours du Rhin, que ne l’est Sélestat ou Honcourt, et sociologique, « de ma basse situation » : l’abbé Paul Volz a, en effet, été déposé et, de ce fait, se trouve déchu, rétrogradé dans l’échelle sociale. Etait-ce là également une marque de son humilité ?

Sandrine de Raguenel

Bibliographie
Armin Schlechter, Paul Volz. Zur Bibliothek eines oberrheinischen Humanisten, in ZGO, N.S. 107, Karlsruhe, 1998, pp. 538-543.
Augustin (saint), Les commentaires des psaumes = Enarrationes in psalmos. Ps 1-16, M. Dulaey (dir.), avec I. Bochet, A.-I. Bouton-Touboulic, P.-M. Hombert, E. Rebillard, Bibliothèque augustinienne, Œuvres de saint Augustin 57/A, Paris, Institut d'études augustiniennes, 2009.
Sandrine de Raguenel, Les lettres de Paul Volz à Beatus Rhenanus (1522-1542), édition, traduction et commentaire. Thèse de doctorat sous la direction du Professeur G. Freyburger (UdS) et de M. J. Hirstein, Maître de conférences HDR (UdS), 2011 (à paraître).

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