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Juin 2013 : Un recueil factice annoté par l'humaniste Paul Volz

C’est la mention d’un Abrégé dû à Jacobus Meyerus Balliolanus à propos de l’ancienne cité de Tolbiac, aujourd’hui Zülpich, près de Cologne en Allemagne, dans une lettre de Paul Volz à Beatus Rhenanus (écrite après le 16.01.1541) qui est à l’origine de la redécouverte de ce recueil dans le fonds précieux de la BNU :

De Tolbiacensi victoria dudum legeram in Jac{obi} Meyeri Balliolani Compendio sub Anno Domini CCCCXCIX. / & postquam tibi nuper respondi denuo ad manus & oculos venit.

« Sur la victoire de Tolbiac, j’avais lu, il y a quelque temps, un passage dans l’Abrégé de Jacob Meyer Balliolanus, sous la rubrique de l’année du Seigneur 499, et après t’avoir répondu récemment, je l’ai eu à nouveau entre les mains et sous les yeux ».

Paul Volz est un humaniste, originaire d’Offenbourg dans l’Ortenau et né en 1473 ou 1474. Moine de l'abbaye bénédictine de Schuttern, il fit ses études à l’université de Tübingen. En 1512, élu abbé de Honcourt (Hügshofen), dans le val de Villé en Alsace, il commença à séjourner à Sélestat, où l’abbaye possédait une résidence (la cour de Honcourt). Trois ans plus tard, il fit la rencontre d'Erasme et de Beatus Rhenanus, qui résidaient alors à Bâle. Volz prit une part active, en ces années-là, à la société littéraire de Sélestat. A l’arrière-plan religieux, la Réforme de Luther, partie de Wittenberg en 1517, s’implantait de plus en plus en Alsace. Chassé de son abbaye par la guerre des Paysans en 1525, l'abbé Volz rejoignit Strasbourg, devenue protestante, et, en 1528, se fit prédicateur évangélique. Il vécut à Strasbourg jusqu'à la fin de sa vie (juin 1544). C’est cette dernière partie de la vie de Volz qui nous intéresse ici. En effet, les ouvrages que nous avons pu identifier dans le fonds de la BNU correspondent à cette époque et révèlent quels étaient les centres d’intérêt de celui qui continuait à porter le titre d’abbé. Grand érudit, il s’adonna à son goût prononcé pour l’histoire locale, la toponymie, la théologie et l’histoire de l’Eglise. Il est l’un des correspondants importants de Beatus Rhenanus (1485-1547, Sélestat), avec vingt-deux lettres conservées, sur une période de vingt ans. Elles sont les témoins d’une amitié active mais ne sauraient laisser dans l’ombre l’échange épistolaire entre Volz et Erasme lui-même, qui nous révèlent la haute considération dans laquelle le prince des humanistes tenait l’érudit abbé de Honcourt.

Le recueil composite qui nous occupe porte l’ex-libris imprimé de Charles Schmidt. Il fut légué à ses héritiers avant d’intégrer le fonds Saint-Thomas. La BNU en a fait l’acquisition le 10 avril 1895 (achat n° 483). Il est composé de trois in-quarto, assemblés par un cartonnage du 19e siècle. L’examen de la tranche incite à penser que d’autres livres leur étaient adjoints, peut-être du fait de Paul Volz lui-même. Le recueil initial aura été désossé puis recomposé tout en conservant, vraisemblablement, l’ordre d’origine pour les trois pièces dont il est question.

Les trois pages de titre présentent un détail qui n’avait pas été relevé jusqu’à présent : en bas, à droite, on lit une signature Ab-bass, sur deux lignes.

          Sebastian Münster : Germaniae … descriptio..., 1530, Bâle, Andreas Cratander.: Sebastian Münster (1489-1552), originaire d’Allemagne, mort en Suisse ; hébraïste, théologien, cosmographe et cartographe.Sebastian Münster : Germaniae … descriptio..., 1530, Bâle, Andreas Cratander.: Sebastian Münster (1489-1552), originaire d’Allemagne, mort en Suisse ; hébraïste, théologien, cosmographe et cartographe.     Jakob Meyer Balliolanus : Compendium chronicorum Flandriae …, 1538, Nuremberg, Johann Petreius.: Jakob Meyer Balliolanus (1492-1552), Flamand (canton de Bailleul-Bruges) ; poète et historien.Jakob Meyer Balliolanus : Compendium chronicorum Flandriae …, 1538, Nuremberg, Johann Petreius.: Jakob Meyer Balliolanus (1492-1552), Flamand (canton de Bailleul-Bruges) ; poète et historien.     Gerhard Geldenhauer Noviomagus : Historia batavica ..., 1533, Marbourg, Franz Rhode.: Gerhard Geldenhauer Noviomagus (1482-1542), originaire de Nimègue, mort à Marbourg ; théologien et historien.Gerhard Geldenhauer Noviomagus : Historia batavica ..., 1533, Marbourg, Franz Rhode.: Gerhard Geldenhauer Noviomagus (1482-1542), originaire de Nimègue, mort à Marbourg ; théologien et historien.

Détail de la signatureDétail de la signature

Il s’agit là de la signature caractéristique de l’abbé Paul Volz, attestée à partir de l’année 1531 et ce, jusqu’à sa mort. On la rencontre, écrite de la même manière que sur ces trois pages de titre, dans les lettres émanant de Paul Volz (autographes conservés à la Bibliothèque humaniste de Sélestat) ainsi que dans un autre ouvrage, conservé également à la BNU (et portant la cote K.429b).

Ce recueil – bien qu’incomplet en l’état – rend compte d’un centre d’intérêt important pour comprendre le personnage de Paul Volz : l’histoire, et en particulier l’histoire locale.

Il serait trop long de relever ici toutes les annotations portées de la main de Paul Volz au fil de sa lecture. Elles témoignent, pour une grande partie, de son goût pour la toponymie. L’une d’entre elles, portée sur l’œuvre de Jakob Meyer Balliolanus – celle-là même qui nous a conduite à l’ouvrage – a retenu notre attention.

Jakob Meyer Balliolanus : Compendium chronicorum Flandriae …, 1538, Nuremberg, Johann Petreius, p. 5.Jakob Meyer Balliolanus : Compendium chronicorum Flandriae …, 1538, Nuremberg, Johann Petreius, p. 5.

Ce passage, souligné et annoté par Volz, relate la victoire de Clovis sur les Alamans à Tolbiac (pugna Tolbiacensis, souligné dans le texte) en l’an 499 (l’on sait que la bataille de Tolbiac fut suivie du baptême de Clovis, dont la date fait encore débat parmi les historiens, entre 496 et 506). L’on transcrit ainsi la note manuscrite :

Zülch, / Tulpiacum / prope Coloniam / est / Et de hoc / bello lege P{aulum} / Æmilium lib{ro} .j. / De hoc opp{ido} etiam / leges apud Re-/ginonem Ab{batem}

« Zülpich (ou Zülch). Tolbiac se trouve près de Cologne ; et sur cette guerre, regarde Paolo Emili au livre I. Sur cette ville, regarde aussi chez l’abbé Réginon ».

Se trouvent réunis dans cette note marginale les ouvrages que Volz a consultés sur la « question Tolbiac » :

  • l’Abrégé de Balliolanus, support de la note,

  • la Chronique de Réginon de Prüm (842-915, abbé et chroniqueur médiéval), en ce qui concerne la place-forte elle-même de Tolbiac [BNU, R.10.980, 1],

  • et enfin le De rebus gestis Francorum de Paolo Emili (vers 1460-1529, originaire de Vérone, historien), pour ce qui est de la bataille de Tolbiac [BNU, D.11.954].

Dans la lettre à Rhenanus évoquée plus haut, Volz met en exergue l’évolution de la graphie du toponyme. Ce détail n’est pas anodin : il est un exemple de la méthode philologique appliquée par Volz à la toponymie. Par ailleurs, Rhenanus travaillait à une nouvelle édition de ses Rerum germanicarum libri tres (Bâle, 1531). Les premières pages du livre II traitent de la victoire de Clovis sur les Alamans. L’édition de 1531 ne porte aucune mention de ses sources, alors que Rhenanus avait pour habitude de les citer. N’en avait-il pas de suffisamment sérieuse ? Voulait-il livrer davantage de renseignements sur Tolbiac ? C’est alors qu’il se tourne vers l’abbé Volz : celui-ci détient dans sa bibliothèque un ouvrage de Réginon de Prüm, où il se rappelle avoir lu des passages sur Tolbiac, qui avait vu quelques batailles. Avant Noël 1540, il en retrouve les références et les envoie à Rhenanus. Un peu plus de quinze jours après cette lettre, un nouveau souvenir fait surface : quelque temps auparavant, un ouvrage – l’Abrégé de Meyer – est passé entre ses mains ; il y était question cette fois de la grande bataille de Tolbiac, celle de Clovis. Il en donne immédiatement les références à Rhenanus. Le résultat final de la collaboration entre les deux hommes nous fait défaut : le Sélestadien n’a pas eu le temps de faire paraître sa nouvelle édition, sans doute augmentée, des Rerum germanicarum libri tres.

Sandrine de Raguenel

Pour une bibliographie complète, nous renvoyons à :
Sandrine de Raguenel, Les lettres de Paul Volz à Beatus Rhenanus (1522-1542), édition, traduction et commentaire. Thèse de doctorat sous la direction du professeur G. Freyburger (UdS) et de M. J. Hirstein, maître de conférences HDR (UdS), 2011 (à paraître).

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