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Mars 2013 : Le tout premier hebdomadaire d'information

La Relation aller fürnemmen und gedenckwürdigen Historien, de Johann Carolus

En 2005, à Strasbourg, un quatre-centième anniversaire des plus importants et qui aurait pu être très  médiatique, est passé quasiment inaperçu : celui de la parution du premier numéro du tout premier hebdomadaire d'information au monde. La BNU possède de manière très fragmentaire une série de fascicules de ce titre, qui compte comme un des trésors les plus significatifs de l'importance de Strasbourg dans l'histoire du livre et du document écrit. A cette occasion, seul un petit livret commémoratif publié par la Ville de Strasbourg, avec des préface des édiles du moment, Mme Keller et M. Grossmann, et dont le texte est signé de Jean-Pierre Kintz, a paru et a donné lieu à une conférence, qui s'est tenue dans la grande salle de l'Aubette. C'était pour commémorer ce fait, qui à certains pourra paraître étonnant : la presse d'information est pour ainsi dire née à Strasbourg, à l'automne de l'année 1605, sous les presses de Johann Carolus, et sous la forme d'un petit périodique intitulé Relation aller Fürnemmen und gedenckwürdigen Historien so sich hin unnd wider in Hoch unnd Nieder Teutschland, auch in Franckreich, Italien, Schott und Engelland, Hisspanien, Hungern, Polen, Siebenbürgen, Walachey, Moldaw, Türcken etc verlauffen und zutragen möchte. Le titre, qui se poursuit encore, pourrait être traduit par : Relation des plus distinguées et remarquables histoires qui se sont déroulées en haute et basse Allemagne, etc… et que je veux transmettre...

Page de titre incomplète du 1er fascicule de 1612.Page de titre incomplète du 1er fascicule de 1612.


Cet anniversaire est venu par surprise : jusqu'à la fin du 20e siècle, l'acte de naissance de la presse d'information était daté de 1609. On savait que deux périodiques avaient débuté leur parution au cours de cette année : l'un, notre Relation, l'autre, paraissant à Wolfenbüttel, près de Brunswick, intitulé Avisa. Mais des recherches très récentes à ce moment-là, menées parallèlement par Jean-Pierre Kintz, alors président de la Fédération des société d'histoire et d'archéologie d'Alsace, et par Martin Welke, directeur du Musée de la presse (Zeitungsmuseum) d'Aix-la-Chapelle, ont abouti par déductions à l'établissement d'une date bien antérieure pour la naissance de la Relation de Strasbourg : le début de la fin de l'été de 1605.  
 
Cette date a pu être déterminée grâce à un dossier conservé aux Archives communautaires de Strasbourg, datable du 21 décembre de cette année, qui contient la réponse (négative) du Magistrat de la Ville libre d'Empire à une requête de l'imprimeur Jean Carolus, qui demandait la protection par un privilège de 10 ans de son activité journalistique, après 12 fascicules déjà publiés. Le début de la Relation doit donc se situer au mois de septembre de cette année 1605. Cette information le place en toute première position dans la chronologie de l'apparition des tout premiers journaux d'information. Rappelons que pour le domaine français, on retient la date de 1631 pour la parution du premier fascicule de la Gazette de Théophraste Renaudot.

Si cette datation de la Relation posait jusque-là de tels problèmes, c'est en raison de la rareté des fascicules de journaux de cette époque qui ont été conservés dans les bibliothèques et les archives. Même si le « papier journal » n'existait pas encore, et si ces fascicules hebdomadaires étaient imprimés sur un papier de qualité honorable, on n'a visiblement pas jugé utile de conserver ces pièces qui étaient déjà ressenties comme des publications de nature éphémère. Seules deux collections, c'est-à-dire deux ensembles de quelques fascicules, éventuellement consécutifs, mais avec des lacunes, se sont conservées dans certaines grandes bibliothèques, pour les toutes premières années de ce périodique. Par chance, la BNU en possède une toute petite collection pour l'année 1612. La bibliothèque de l'Université de Heidelberg conserve une collection à partir de 1609.

Cette publication dont on connaît avec certitude maintenant la date de début, a pu être poursuivie par les fils de Johann Carolus, et ceci jusqu'en 1682, au lendemain donc du rattachement de Strasbourg au royaume de France. Cependant sa date de cessation de parution est encore floue.

Quelques mots sur la biographie encore peu établie de l'auteur de cette première : Johann Carolus était né en 1575 à Mühlbach dans le Val Saint Grégoire. Fils d'un pasteur, il devint relieur et libraire (« Buchführer ») à Strasbourg. En 1599, il acquiert le droit de bourgeoisie dans cette ville par mariage, puis s'établit près de la place Saint-Thomas. Il y est mort en 1634. Outre ses activités purement professionnelles, il fut aussi conseiller paroissial (« Kirchenpfleger ») à Saint-Thomas, et il siégea au Grand Conseil à deux reprises.

L'imprimerie avait cependant depuis ses origines ou presque servi entre autres à informer les lecteurs de l'actualité. Depuis l'époque des incunables et durant tout le 16e siècle, les occasionnels ou « relations », justement appelées parfois en Allemagne « Zeitungen », foisonnaient sous des formes très diverses : petits livrets, affiches ou placards, ou fascicules de deux feuillets (quatre pages). Mais même si on peut les considérer comme de l'écriture journalistique, comme un média d'information, ils ont une différence fondamentale avec ce que seront les périodiques d'information : c'est d'être toujours suscités par un événement bien précis et unique. Le journal, l'hebdomadaire, lui, n'est pas suscité par un événement. Il recueille dans sa forme préétablie, les événements (et parfois les non-événements) qui surviennent dans l'intervalle entre deux parutions.

Fin du 3e fascicule de 1612 et début du 4eFin du 3e fascicule de 1612 et début du 4e


Le mot « relation » a été utilisé maintes fois en Europe pour intituler des parutions d'information, mais après ce mot il y avait une extension du nom qui indiquait de quel événement il s'agissait. Avec Jean Carolus, un titre neutre apparaît, qui peut recouvrir toute la variété des informations qui vont affluer sous ce bandeau. L'idée de Jean Carolus est d'imprimer les nouvelles qu'il recevait sous forme manuscrite de ses correspondants. Ces « nouvelles à la main » circulaient à travers l'Europe depuis environ une quarantaine d'années déjà, utilisant des relais postaux mis en place par les autorités de l'Empire ou par des instances diplomatiques ou commerciales. Les regrouper régulièrement et les imprimer, les éditer pour les diffuser en plus grand nombre et plus rapidement, c'est là la substance de l'invention de Johann Carolus.

La diffusion se faisait par abonnement (rente annuelle et portage), vente chez les libraires et par colportage. Les fascicules étaient pliés en quatre pour l'envoi, ce qui peut encore se voir sur les collections conservées. On a trouvé pour l'instant les traces de trois des abonnés à la Relation : le couvent de Salem, près du Lac de Constance, en 1609 ; le Magistrat de Colmar, en 1607, et l'écrivain Johann Michael Moscherosch, en 1619. En 1626, l'imprimeur Carolus envoyait 22 exemplaires à Bâle, à un libraire, qui se chargeait certainement de leur distribution.

Que pouvait-on lire dans ces fascicules ? Des nouvelles de correspondants de Cologne (qui donnaient des informations provenant d'Anvers et de Bruxelles), de Rome, de Lyon, de Venise et de Vienne (et Prague). Les événements naturels comme les inondations ou tremblements de terre y voisinent avec les événements politiques, mariages princiers, ambassades, complots et assassinats, et avec les faits divers : duels, bagarres, incidents terrestres ou maritimes. La diversité est de mise et le ton est abrupt. En quatre pages (ou deux feuillets, format in-4° par demi-feuilles), il n'est pas question d'élaborer ni d'approfondir toute cette matière. Au contraire : l'imprimeur affirme haut et fort ne pas intervenir dans les nouvelles qui lui arrivent de son réseau de correspondants. Ce sont des « dépêches » imprimées telles quelles, mais avec corrections si nécessaire, dès leur arrivée entre les mains de l'éditeur. Les nouvelles locales, concernant l'Alsace, ne font leur apparition qu'en 1621 avec la Guerre de Trente ans. Auparavant, l'information reproduite était exclusivement en provenance de l'extérieur, des grandes villes servant de relais aux nouvelles. Les événements purement locaux devaient sans doute être connus par ouï-dire dans la cité. Les lieux d'origine des nouvelles forment autant de rubriques qui rythment le journal et regroupent toutes les nouvelles envoyées tel jour de tel endroit.

Ce tout premier périodique d'information suscita aussi le tout premier cas de censure concernant un périodique d'information. Le 18 novembre 1609, une allusion à l'impécuniosité de l'Empereur, à l'occasion de la réception d'une ambassade turque, fut trouvée inappropriée par le Magistrat de Strasbourg. On menaça l'imprimeur qui s'excusa et commença aussitôt à s'autocensurer.

Encore un mot sur la présentation de ce périodique. Le premier numéro de chaque année était introduit par une préface de l'éditeur, précédée d'une page de titre, encadrée par une gravure sur bois. Cet encadrement de titre est l'œuvre du célèbre artiste Tobias Stimmer, et a été créé pour un livre illustré sur l'histoire biblique, édité à Bâle en 1576, écrit par Johann Fischart et intitulé Neue künstliche Figuren biblischer Historien. Il a été repris par Carolus dans son état déjà fort usé. Il représente les personnages de David et de Goliath, se faisant face au moment du combat, au-dessus d'éléments évoquant les sacrifices, et accompagnés de quelques putti portant des écus ornés d'un cœur (l'amour), d'une ancre (l'espérance), ou encore d'un livre ouvert. Le titre de la publication n'apparaît que sur ces premiers numéros annuels. Les fascicules ultérieurs ne portent pas de titre, mais seulement un chiffre en haut de page qui indique le numéro de l'hebdomadaire dans l'année, et un ornement typographique rectangulaire. L'absence de titre sur les fascicules a peut-être contribué à la disparition ou au non-signalement des parutions dans les collections.

Dernière page du fac-similé du 1er fascicule connu de la Relation: paru en Alsace entre 1941 et 1944, avec un mot de la rédaction de l'imprimerie du Gau OberrheinDernière page du fac-similé du 1er fascicule connu de la Relation: paru en Alsace entre 1941 et 1944, avec un mot de la rédaction de l'imprimerie du Gau Oberrhein


On notera pour finir qu'une édition en fac-similé du premier fascicule de l'année 1609 (la plus ancienne année conservée) a été produite par l'imprimerie officielle du Gau Oberrhein (Strassburg : Oberrheinischer Gauverlag und Druckerei GmbH) entre 1941 et 1944, avec au dernier verso quelques lignes imprégnées de rhétorique national-socialiste, évoquant l'importance « historique pour le futur » de cette innovation, en particulier en tant que nouvel instrument de guidage (« Führung ») politique. En 1940, l'éditeur Harrassowitz, alors à Leipzig, fit paraître des fac-similés des deux titres alors réputés les plus anciens : notre Relation et les Avisa de Wolfenbüttel.

Malheureusement, jusqu'à ce jour, aucun exemplaire des quatre premières années du périodique n'a été retrouvé. Mais rien n'exclut qu'il en puisse exister encore, perdus dans un fonds d'archives, au fin fond de liasses délaissées... On peut donc garder l'espoir d'une belle et sensationnelle découverte. Ouvrons l'œil, et le bon...

La BNU a pu acheter sa collection de 1612 auprès d'un antiquaire de Cologne, Heberle, en 1883.

Daniel Bornemann

Bibliographie sommaire :
- Référence de la demande de privilège de J. Carolus : AMS série V, 53/2
- Relation 1605 : Strasbourg invente le premier journal / Jean-Pierre Kintz. - Strasbourg : Ville de Strasbourg, 2005.
- Martin Welke « Johann Carolus und der Beginn der periodischen Tagespresse : Versuch, einen Irrweg der Forschung zu korrigieren », p. 9-116, in 400 Jahre Zeitung  die Entwicklung der Tagepresse im internationalen Kontext (1605-2005) / Martin Welke et Jürgen Wilke. - Bremen : Lumière, 2008.

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