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Novembre 2013 : La Chronique strasbourgeoise manuscrite de Johannes Staedel

La chronique d’un lieu (une nation, une ville ou un monastère) ou d’un peuple est le genre historique médiéval par excellence. L’Antiquité connaissait des historiens qui écrivaient l’histoire de manière à faire entrevoir les mécanismes à l’œuvre, alors que le moyen-âge a porté son attention sur la succession chronologique des faits, dans une série considérablement allongée depuis l’Antiquité. Les écrits des chroniqueurs ont donc pour signe distinctif de présenter, en les regroupant, la succession des faits historiques selon leur ordre chronologique, en partant généralement de la création du Monde, pour parvenir à l’époque contemporaine de leur rédaction. Le précurseur de ce genre fut Eusèbe de Césarée, et son œuvre, reprise et augmentée par saint Jérôme, a servi de modèle à bien des chroniqueurs. Celle qui nous occupe ici n’est nullement médiévale, mais a été écrite entre 1612 et 1615. Elle se rattache cependant pleinement à ce genre et s’appuie sur d’autres chroniques strasbourgeoises, notamment sur celle de Jakob Twinger de Königshoffen. 

Charlemagne et le début du Saint Empire romain germanique.: A gauche, les armes de Rodolphe de Habsbourg ; à droite, les attributs de Charlemagne.Charlemagne et le début du Saint Empire romain germanique.: A gauche, les armes de Rodolphe de Habsbourg ; à droite, les attributs de Charlemagne.

L’auteur, qui se nomme dans la préface, déclare avoir écrit cette chronique par amour pour sa patrie et pour l’enseignement et le plaisir de ses successeurs. Il nous déclare n’être pas un professionnel de l’Histoire, tout en espérant que de tels personnages puissent poursuivre et améliorer son œuvre. La patrie de l’auteur était, naturellement, la République de Strasbourg, autonome au sein du Saint Empire. Mais qui était ce personnage ? Il ne dit pas grand-chose sur lui-même dans cet écrit, mais on le sent particulièrement versé dans les écritures administratives de la cité. Johannes Staedel est en effet issu d’une famille représentative de la haute bourgeoisie strasbourgeoise qui compta plusieurs Ammeister, et vécut à Strasbourg au moins de 1600 à 1615. Notre chroniqueur était probablement le fils de Christoph IV Staedel, qui occupa plusieurs fois les plus hautes charges de la cité. Il épousa Ursula Mürschel, fille d’un autre Ammeister, en 1611.

 

Avant de décrire la structure et le contenu de l’œuvre, il faut ici signaler que cette chronique tient en quatre gros volumes. Or un seul se trouve dans les collections de la BNU. Les trois autres sont conservés dans d’autres collections et musées strasbourgeois, l’un au Musée historique de la Ville de Strasbourg, où il est exposé régulièrement par rotation, et deux autres aux Archives communautaires de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg, en dépôt du Musée historique. Comment s’explique cette relative dispersion, qui pourrait paraître bien difficilement compréhensible ? Le premier volume vit depuis le 19e siècle séparé de ses trois frères. Depuis une date inconnue, il faisait partie de la collection d’une famille noble du Pays de Galles : les Morgan-Tredegar. Cette famille l’a déposé entre 1950 et 1967 à la Bibliothèque nationale du Pays de Galles, à Aberystwyth. Mais le 5 avril 1967, il passa en vente publique à Londres, chez Christie’s, lot n° 121. C’est à ce moment que la BNU a pu se porter acquéreur de ce trésor alsatique. Les volumes 2 à 4 appartenaient quant à eux à la famille de Turckheim-Altdorf, qui se constitua en 1828 une bibliothèque dans son château de Mahlberg (dans l’Ortenau). Un antiquaire de Leipzig mit en vente cette bibliothèque  entre 1919 et 1921. Mais ce n’est que le 26 mai  1930 que ces volumes furent vendus par Mme Prittwitz, de Karlsruhe, dont la mère appartenait à la famille de Turckheim, par l’entremise de l’antiquaire Weigt. La Ville de Strasbourg put alors l’acquérir.

L’empereur Sévère AlexandreL’empereur Sévère Alexandre

 

Venons-en à l’œuvre elle-même. Sa particularité remarquable est le soin de son élaboration, la richesse de son illustration et l’ampleur de sa structure d’ensemble. Ce manuscrit n’était pas destiné à l’impression ; il n’a d’ailleurs jamais été édité. C’est une œuvre à part entière, et non une pièce préparatoire à une œuvre éditée. De là le soin de sa présentation. L’écriture est gothique et le langage est typiquement strasbourgeois. Les pages sont réglées à l’encre, et pourvues de rubriques à l’encre rouge. Mais c’est surtout l’abondance des peintures qui fait la grande valeur de cette œuvre. On a pu attribuer à Friedrich Brentel (1580-1651) ces miniatures, mais cette attribution est encore contestée. Les peintures sont pour la plupart faites avec des pigments couvrants, mais certaines vues utilisent une technique utilisant la transparence des teintes, comme l’aquarelle. Des ajouts d’or et d’argent ont concerné certains encadrements de médaillons, les armes, vêtements et bijoux de certains personnages représentés. Il y a ainsi, pour le premier volume, 182 pages comportant des peintures, dont 92 armoiries, 75 portraits d’empereurs et 14 scènes. A quoi s’ajoutent 60 personnages ou groupes qui complètent la partie iconographique de ce volume, consacré aux modes vestimentaires de Strasbourg au début du 17e  siècle.

Une scène : la nativité du Christ, au tout début du premier siècle, sous l’empereur AugusteUne scène : la nativité du Christ, au tout début du premier siècle, sous l’empereur Auguste

Sa reliure est également remarquable : en veau brun, elle est contemporaine de l’achèvement de l’œuvre. Un motif en frise florale poussé à l’or encadre un médaillon central. Sur le premier volume figurent les initiales I. S. A. pour Johannes Staedel Argentinensis, et la date 1614. Le papier est filigrané et a pu être partiellement identifié comme ayant été fabriqué à la fin du 16e s en Allemagne centrale. Les tranches sont dorées et ciselées.

 

La structure de cette chronique est basée sur la succession des empereurs depuis Jules César, empereurs romains, puis byzantins, carolingiens, ottoniens jusqu’à Mathias, chacun portant un numéro de I à CXXII. Néanmoins le premier volume narre la succession des événements depuis le Déluge jusqu’à 1330 (Louis de Bavière régnant alors). La césure entre le volume I et les suivants à cette date correspond à un changement notoire dans l’histoire de la cité : en 1332, les dissensions entre les Zorn et les Müllenheim allaient provoquer une sorte de guerre civile qui aboutirait à la prise en main du pouvoir par les élites marchandes, alors que c’étaient les patriciens qui, depuis la bataille de Hausbergen et l’éviction de l’évêque, l’exerçaient. Le volume II va de 1332 à 1499, puis les limites des siècles servent de césure aux volumes : le III va de 1500 à 1599 et le IV de 1600 à 1615, ne comptant que 189 feuillets inscrits.

La mort de l’empereur Julien l’apostat à CtésiphonLa mort de l’empereur Julien l’apostat à Ctésiphon

 

La plupart des empereurs  sont représentés par des peintures ou par des scènes caractéristiques de leur règne, ou par leurs armoiries pour les périodes plus récentes, et chacun bénéficie d’une introduction au récit de son règne en vers. Mais le sujet central de la chronique est bien la ville de Strasbourg, par la succession de ses évêques notamment.

Maximin Ier le Thrace, assassiné par la garde prétorienne en 238.: Sur la même page, mention de la fondation de l’abbaye de Schwarzach.Maximin Ier le Thrace, assassiné par la garde prétorienne en 238.: Sur la même page, mention de la fondation de l’abbaye de Schwarzach.

 Un index alphabétique figure à chaque fin de volume. Des espaces blancs ont été laissés par l’auteur afin que d’éventuels continuateurs puissent poursuivre la chronique. Des annexes proposent des copies de pièces administratives importantes, comme des privilèges impériaux obtenus par la cité, des décrets du Conseil ou des formules de serments. La section iconographique consacrée à nos concitoyens strasbourgeois d’il y a 400 ans, en particulier à leur manière très codifiée de s’habiller, mais aussi à leurs mœurs ou à certains aspects de leur vie publique, constitue elle aussi une sorte d’annexe à la chronique. Ajoutons encore qu’une gravure sur cuivre coloriée représentant la ville de Strasbourg, datée de 1597, a été reliée dans le premier volume.

Strasbourg, la ville vue du nord-est, gravure sur cuivre de 1597Strasbourg, la ville vue du nord-est, gravure sur cuivre de 1597

Les sources de cette œuvre sont nombreuses : Jacob Twinger de Königshoffen y tient une large place, mais il n’est nulle part question de reprise pure et simple de ses données ou de son texte. De nombreux autres auteurs peuvent s’y discerner, comme Paul Diacre, Sigebert, Trithème, Enea Silvio Piccolomini, Wimpheling, Sleidan et enfin Bernard Hertzog, dont la Edelsasser Chronik (Chronique d’Alsace) était parue en 1592.

Les Sibylles présentées comme les Trois GrâcesLes Sibylles présentées comme les Trois Grâces

 

Quelques aspects amusants : le mythe de l’origine biblique des « Allemands » figure au début de l’œuvre ; les « Teutschen » sont les descendants de « Tuitschen », un des fils non nommés de Noé. La fondation de la cathédrale de Strasbourg, déjà présentée sous son aspect actuel, est attribuée à Clovis. Les Sibylles, quant à elles, sont représentées par une image évoquant plus les Trois Grâces que des devineresses païennes.

La cathédrale de Strasbourg fondée en 500 par ClovisLa cathédrale de Strasbourg fondée en 500 par Clovis

 

Cette chronique strasbourgeoise est exceptionnelle surtout par ses proportions, par ses quatre volumes importants et harmonieusement conçus, par son décor qui est remarquable notamment au début de chaque volume, mais reste riche tout au long de l’œuvre, et par l’époque de son écriture, tardive certes, mais qui montre bien l’ancrage fort de l’élite strasbourgeoise dans son riche passé, sans solution de continuité ni brisure dans ses armes. Elle symbolise, au début du 17e siècle, la conscience intérieure encore intacte de la cité libre, sur le fleuve ininterrompu du temps historique de l’Empire.

Comme c’est le cas pour tous nos manuscrits médiévaux ou richement enluminés, les décors de ce volume premier de la Chronique de Staedel sont visibles en ligne sur la Bibliothèque virtuelle des manuscrits médiévaux (BVMM) de l’IRHT/CNRS. La version numérique est également accessible via le catalogue Calames (http:/www.calames.abes.fr).

 

Retrouvez ce document sur La Bibliothèque virtuelle des manuscrits médiévaux

 

 Les informations qui figurent ci-dessus sont issues majoritairement de l’article de Christine Stöllinger-Löser, Die Strassburger Chronik des Johannes Staedel, paru dans Zeitschrift für deutsches Altertum, Bd 142 (2013), p. 56-76. 

Daniel Bornemann

Orphelines et orphelins de Strasbourg sortent quêterOrphelines et orphelins de Strasbourg sortent quêter

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