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Octobre 2013 : Monument littéraire consacré aux mânes de l'auguste Catherine II, Impératrice de toutes les Russies

La relation entre la France et la Russie a toujours revêtu un caractère unique. L’histoire pluriséculaire exceptionnelle des liens diplomatiques, militaires et culturels qui existent entre les deux pays remonte au milieu du 11e siècle, quand la fille de Yaroslav le Sage, Anne de Kiev, devint reine de France en épousant Henri Ier. À la mort de ce dernier, c'est elle qui assura la régence et dirigea le pays. Plusieurs siècles plus tard, le point culminant du rapprochement entre la Russie et la France fut sans doute l'alliance militaro-politique bilatérale qui se constitua à la fin du 19e siècle. Édifié sur la Seine, à Paris, en 1896, le pont Alexandre III, dont la première pierre fut posée en 1896 par l'empereur Nicolas II et l'impératrice Alexandra Fiodorovna, constitua en quelque sorte le couronnement symbolique de ces liens d’amitié.

Monument littéraire consacré aux mânes de l'auguste Catherine II, Impératrice de toutes les RussiesMonument littéraire consacré aux mânes de l'auguste Catherine II, Impératrice de toutes les Russies

Entre ces deux dates, le 18e siècle fut marqué par des relations culturelles intenses entre les deux pays, d’abord à l’occasion du voyage de Pierre le Grand à Paris en 1717, puis durant tout le règne de Catherine II. Cette dernière, qui se considérait comme l’héritière de la politique de Pierre, était aussi surnommée Catherine la Grande. Pendant son règne, elle avait su promouvoir le commerce et l’industrie, mettre en place un système éducatif performant, développer les hôpitaux, fonder de nouvelles villes, constituer une importante bibliothèque impériale et, plus largement, favoriser les arts. Admiratrice des Lumières françaises, également surnommée la « Sémiramis du Nord » par Voltaire, elle finança l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Lectrice de L’Esprit des lois de Montesquieu, elle s’efforça de diffuser dans son pays les valeurs de sécurité, de progrès matériel et d’éducation, afin d’ancrer définitivement la Russie dans l’Europe occidentale. C’est d’ailleurs cette image de monarque éclairée qui resta dans la mémoire des Européens après sa mort, en 1796. 

La Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg garde dans ses collections plusieurs témoignages de l’admiration des Occidentaux pour l’impératrice russe. On y trouve non seulement des ouvrages en français ou en allemand  – comme la traduction de ses pièces de théâtre (Théâtre de l'Hermitage, Paris, 1798-1799) ou de ses essais philosophiques (Antidote, Amsterdam, Rey, 1771-1772) – mais aussi des documents en langue originale (Наказ ея императорскаго величества Екатерины Вторыя самодержицы всероссийския данный Коммиссии о сочинении проекта новаго уложения = Instruction de Sa Majesté impériale Catherine II pour la commission chargée de dresser le projet d’un nouveau code de Loix, Saint-Pétersbourg, Imprimerie de l’Académie des sciences, 1770). 

En outre, lors de la préparation en 2012 de l’exposition Trésors russes des bibliothèques strasbourgeoises, un document d’une très grande valeur fut découvert – ou redécouvert – dans les collections de la bibliothèque : le Monument littéraire consacré aux mânes de l'auguste Catherine II, Impératrice de toutes les Russies ([Hambourg], 1798). 

La valeur exceptionnelle de ce document n’est pas seulement due à sa rareté (il n’a été tiré qu’à trente-trois exemplaires et seuls trois exemplaires en sont signalés dans les collections des bibliothèques d’Europe), mais aussi et surtout à l’histoire de sa publication. 

Au lendemain de la mort de Catherine II, en 1796, des journaux allemands et hollandais avaient publié plusieurs annonces invitant les hommes de lettres européens à participer à un concours de poésie en langue française en hommage à l’impératrice. Le gagnant devait recevoir une médaille d’or et 25 ducats, les deux suivant des médailles d’argent. 

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L’idée d’organiser ce concours dans la ville de Hambourg provenait d’une personne anonyme et le projet avait reçu le soutien financier du marchand français Romain Boucher, qui avait fait sa fortune sous le règne de Catherine. Le jury, composé de douze hommes de lettres, se réunit le 2 mai 1797 (date de l’anniversaire de Catherine II) afin de désigner les gagnants parmi les soixante-quatre candidats. Plusieurs s’étaient d’ailleurs déplacés à Hambourg pour présenter personnellement leurs œuvres. Le journal français Le Magasin encyclopédique de l’année 1797 témoigne du grand succès rencontré par la manifestation en précisant que certains lauréats furent « vivement applaudis » par le public.

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La raison pour laquelle ce concours, réunissant des francophones, eut pourtant lieu en Allemagne, est à chercher dans la situation politique européenne de l’époque. La Révolution française avait poussé de nombreux Français à se réfugier dans d’autres pays d’Europe, et en particulier dans l’Allemagne voisine. Les indications contenues le Monument littéraire nous permettent ainsi d’identifier certains de ces émigrés, comme le gagnant du concours, Jean-Baptiste-Auguste Le Rebours (1746-1793), ancien avocat général à la cour de Paris, ou Mlle Marie-Caroline Murray (1741-1831), amie du prince Charles-Joseph de Ligne et assistante littéraire du duc d’Arenberg. 

La publication du livre, qui ne parut qu’en 1798, fut longue et difficile. La coordination du projet avait été confiée au secrétaire de la légation russe à Hambourg, Pavel Doubrovski (1754-1816). Ce diplomate russe, en poste à Paris pendant la Révolution française, est surtout connu en France comme l’acquéreur d’un grand nombre de manuscrits du Moyen-Âge issus, entre autres, de la dispersion des biens de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés pendant la Révolution, manuscrits qui forment aujourd'hui un fonds important de la Bibliothèque d'État de Russie. Dans ses mémoires, Doubrovski énumère les difficultés matérielles rencontrées durant la préparation de la publication du Monument littéraire : les bons graveurs étant rares à Hambourg, il ne put faire réaliser que cinq vignettes au lieu des dix initialement prévues ; les médailles furent réalisées dans la ville de Braunschweig et les gravures à Berlin ; le parchemin arriva de Venise et de Paris, la poudre dorée d’Amsterdam, le papier de Londres, etc. Mais l’obstacle le plus important ne se présenta que plus tard : ce fut l’accession au trône de Russie de Paul Ier, le fils de Catherine II, qui haïssait sa mère et se prononça contre la publication de l’ouvrage. Craignant de perdre l’accès au marché russe, Romain Boucher abandonna le projet et Doubrovski dut alors, en catastrophe, chercher de nouveaux mécènes parmi les diplomates russes en poste en Allemagne : D. Yakovlev, I. Muraviev-Apostol mais aussi Platon Zoubov, ancien favori de Catherine. Et, pour finir, la publication de ce recueil coûta cher à Doubrovski lui-même puisque, de retour à Saint-Pétersbourg en 1800, il perdit toutes ses fonctions au ministère des Affaires étrangères. 

L’exemplaire de la BNU appartenait à D. Yakovlev, l’un des mécènes qui finança le projet. Il fut offert à la bibliothèque (avec 1 122 autres documents) par les descendants de Karl von Schlözer (1780-1859), consul de Russie à Lübeck. Il comprend cinq odes en langue française ornées de cinq vignettes gravées et d’une gravure dorée représentant la médaille remise au vainqueur.

Dmitry Kudryashov

Julien Collonges

En savoir plus

Monument littéraire consacré aux mânes de l'auguste Catherine II, Impératrice de toutes les Russies. - [Hambourg] : [s.l.], 1798. – 80 p. : ill. ; in-2°


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