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Septembre 2013 : Le manuscrit des Mémoires de Valentin Jamerey-Duval

Valentin Jamerey-Duval fut un personnage célèbre au 18e et au début du 19e siècle. En effet, il compte parmi les autodidactes les plus fameux de cette époque, à tout le moins parmi les exemples les plus éclatants de réussite de personnes parties de très bas dans l'échelle sociale pour remonter, dans des conditions extrêmement difficiles, le chemin qui mène aux honneurs de l'érudition de haut vol. Il naquit en 1695 dans un village situé aux confins de la Champagne et de la Bourgogne. Cheminant dans la misère des campagnes frontalières, il est recueilli par des ermites en 1712, puis confié à la cour de Lunéville à partir de 1714. De 1718 à 1720, il étudie à Pont-à-Mousson et y obtient son baccalauréat de philosophie. Il devient bibliothécaire des ducs de Lorraine en 1723, puis, à partir de 1743, directeur (il y en avait quatre en tout) du Cabinet impérial des monnaies à la cour de Vienne sous l'empereur François 1er, jusqu'à sa mort en 1775. On pourra lire son autobiographie qui a été republiée récemment (en 1981). Les évocations des conditions de vie et de mort dans les campagnes française et lorraine à cette époque y sont saisissantes.

Première page des Mémoires de Valentin Jamerey-Duval, MS.414 de la BNUPremière page des Mémoires de Valentin Jamerey-Duval, MS.414 de la BNU

 

La BNU possède, parmi ses manuscrits français, le premier manuscrit autographe des mémoires de Jamerey-Duval. En effet, un second manuscrit autographe de ce texte est conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal, à Paris ; l'auteur a rédigé ce dernier en tenant compte de corrections et de changements dont certains figurent déjà dans notre exemplaire. C'est ce second manuscrit qui a été utilisé pour établir la première édition scientifique de ces mémoires. Auparavant, des extraits en avaient été publiés par François-Albert Koch à Saint-Pétersbourg et Strasbourg, chez J. G. Treuttel, en 1784, en accompagnement de ses œuvres érudites.

Frontispice et page de titre de l’édition de Strasbourg et Saint-Pétersbourg, 1784: La vignette au titre représente l’auteur observant les étoiles, perché en haut d’un arbre.Frontispice et page de titre de l’édition de Strasbourg et Saint-Pétersbourg, 1784: La vignette au titre représente l’auteur observant les étoiles, perché en haut d’un arbre.

 

L'édition de ces extraits a été faite d'une manière peu respectueuse du texte original. En effet, à partir du manuscrit actuellement conservé à la BNU, l'éditeur a réécrit un texte plus dans son goût propre que dans celui de l'auteur. Un exemple de cette manière toute personnelle d'éditer un texte : au folio 95 verso de notre manuscrit figure la phrase « Je scus alors ce que je devois penser des prétendues figures d'animaux que je croyois découvrir parmi les astres », qui est devenue sous la plume de Koch « et alors je sus ce que je devois penser de cette quantité d'animaux dont les poètes ont peuplé le firmament, peut-être faute de la même quantité d'hommes qui méritoient cet honneur ».

Le feuillet 95 verso avec les changements apportés par l'éditeurLe feuillet 95 verso avec les changements apportés par l'éditeur

 

François-Albert Koch se permit même d'écrire sa version du texte en surcharge, après avoir biffé au crayon rouge le texte originel. Autant dire que la fidélité au manuscrit et le respect du texte n'étaient pas la priorité de cet éditeur. Une analyse de ces corrections ou « améliorations » pourrait être intéressante en elle-même.

Cependant, en 1929, une édition critique en fut donnée par Maurice Payard (et éditée chez Arrault, à Tours), basée sur le manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, mais tenant compte de notre manuscrit strasbourgeois. Cet éditeur y décrit les procédés de ses prédécesseurs, mais tout n’a peut-être pas encore été dit à ce sujet. Plus récemment, comme nous l’avons dit, son autobiographie est parue sous le titre de Mémoires : enfance et éducation d'un paysan au XVIIIe siècle, présentées par Jean-Marie Goulemot, aux éditions du Sycomore, en 1981.

Avec le volume manuscrit est conservé un pli, ainsi que plusieurs documents qui attestent non seulement de son parcours, mais aussi d'une part de sa réception, en l'occurrence à l'étranger. Lisons une traduction de ce pli, écrit en allemand. Il est adressé au docteur J. B. Engelmann, Grand marché aux chevaux, à Francfort, avec cachet à la cire.

Pages 189-190 (folio 189 verso et 190 recto) des Mémoires: L'auteur y détaille ses études d'astronomie ptoléméenne auprès des ermites de Sainte-Anne, qui n'allaient pas tarder à s'en inquiéter.Pages 189-190 (folio 189 verso et 190 recto) des Mémoires: L'auteur y détaille ses études d'astronomie ptoléméenne auprès des ermites de Sainte-Anne, qui n'allaient pas tarder à s'en inquiéter.

 

Le manuscrit « La vie de V. J. Duval, écrite de sa propre main » en douze cahiers in-quarto, que l'on a trouvé parmi les papiers de feu le conseiller aulique Kayser, a été envoyé par la poste d'hier au conseiller de chambre grand-ducal Krapp à Francfort-sur-le-Main. On fait savoir par la présente à monsieur le docteur Engelmann la nouvelle que ce manuscrit pourra être retiré par le porteur de cette lettre contre la somme de 44 schillings établie par les héritiers du conseiller aulique auprès du conseiller de chambre Krapp.

Regensbourg, le 19 mai 1811

Gref de l'office du Maréchal des logis du Grand-duc de Thurn et Taxis

Signature illisible »

Les documents accompagnant le manuscritLes documents accompagnant le manuscrit   Les documents accompagnant le manuscritLes documents accompagnant le manuscrit  

Les documents accompagnant le manuscritLes documents accompagnant le manuscrit   Les documents accompagnant le manuscritLes documents accompagnant le manuscrit

 

Deux documents complémentaires accompagnent ce pli et y ont été assujettis :

- un mot de deux pages sans signature sur lequel figure :

« Voici un remarquable manuscrit français, une autobiographie de l'érudit français Val. Jamerai-Duval, né dans un village de Champagne, en 1695, mort en 1776 à Vienne, où il fut au service du cabinet numismatique impérial. Ce manuscrit de plus de 500 pages in-quarto est très intéressant, tout d'abord pour la très remarquable histoire de l'auteur, mais aussi et plus encore par les propos extrêmement libres et les descriptions de l'époque de Louis XIV, XV et du jugement très sévère d'un Français sur la Nation française.

Duval enseigna à l'Académie des gentilshommes de Lunéville et instruisit de nombreux Anglais distingués, parmi lesquels le grand Chatham, et à Vienne il put jouir de la confiance et de la grâce de François 1er et de Marie Thérèse.

Ce manuscrit décrit seulement sa vie jusqu'à sa trentième année. Il n'a jamais été imprimé. Le chevalier François-Albert Koch (comme son frère Christophe-Guillaume Koch, diplomate à Vienne) y a glané quelques notations qu'il a utilisées dans la biographie de Duval, dont il a accompagné des « Œuvres de Duval », qui ont paru à Petersburg en 2 volumes, mais qui ne sont que des extraits. Par ailleurs, seul un petit extrait en a paru dans la Bibliothèque pour la jeunesse de J. B. Engelmann, tomes 1 et 2, concernant sa jeunesse, et qui a été, à cause des circonstances d'alors, expurgé des passages les plus critiques envers les Français. On propose à la vente ce manuscrit pour 10 carlins ».

 

Un autre petit billet manuscrit ressemble à une notice abrégée pour un catalogue de vente :

« Autobiographie de Duval

Son propre manuscrit en 12 cahiers in-quarto = 500 pages.

La très fameuse et remarquable histoire de la jeunesse de cet homme jusqu'à ses trente ans, pleine de propos très libres et intéressants sur le temps de Louis XIV et XV. (44) – 22 Sc »

Enfin, on trouve encore un billet portant des indications de pages, notes de lecture un peu décousues et difficiles à interpréter. S’agit-il de l’esquisse d’une table des matières de l’ouvrage ?

Quoi qu'il en soit, cet ensemble de documents nous donne des indications sur la réception de cette autobiographie, que ses possesseurs successifs ont lue et sur laquelle ils ont chacun tenu à exprimer leur intérêt. Ce petit dossier témoigne de la manière dont le manuscrit a été acheté en 1811 par Julius Bernhard Engelmann (1773-1844), ce pédagogue allemand qui édita dans la Nouvelle bibliothèque illustrée pour la jeunesse et la famille, vers 1813, un extrait des Mémoires. Il documente aussi la remise en vente, par la suite, du manuscrit qui finit par entrer dans les collections de la BNU en avril 1878, à l’issue d’une vente.

 

Daniel Bornemann

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