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Août 2014 : Une médaille du 16e siècle qui commémore l’achèvement de la cathédrale de Strasbourg

La cathédrale de Strasbourg a toujours été, pour les citoyens de cette ville et les habitants de sa région, le sujet d’une immense fierté. Ce « Münster » a en effet quelque chose d’incomparable, d’exceptionnel, digne de la plus haute admiration. Edifice de l’âge gothique (si cette expression peut avoir du sens), il n’a pas non plus été boudé par la Renaissance, au nom de quelque évolution du goût que ce soit. L’admiration des humanistes pour cette sublime réalisation humaine ne semble pas avoir été gommée par le culte de la beauté gréco-latine. En tout cas, en pleine Renaissance strasbourgeoise, et en pleine Réforme, une preuve subsiste de cette admiration : la frappe d’une médaille commémorant l’achèvement de l’édifice et célébrant certains de ses architectes. Et en même temps, cette médaille pose un grand nombre de questions, car on ne sait pas très exactement ce qui y est célébré.

Avers et revers de la médaille : Cathédrale Junckher von BragAvers et revers de la médaille : Cathédrale Junckher von Brag

Que lit-on sur cette médaille ?

-          A l’avers, DIE DREI _ IVNCKHERN.VON.BRAG.1565 : trois cavaliers, à gauche

-          Au revers, TURRIS.ARGEN_TORATENSIS : la façade ouest de la cathédrale 

Cette médaille est de très belle facture, en bronze, de forme ovale, d’un diamètre maximal de 36 mm, et d’une grande épaisseur. La sculpture est d’un moyen relief accusé, notamment pour les chevaux dont les pattes sont très saillantes par rapport au champ de la médaille. Les caractères sont romains, les chiffres arabes. Elle est très rare, mais est présente en deux exemplaires, dont l’un en étain (et un troisième avec une variante dont on reparlera plus loin) dans la collection de la BNU. Néanmoins sa rareté fit qu’un de ses premiers commentateurs, F. Chardin, « capitaine de cavalerie en retraite », dut la décrire sans l’avoir sous les yeux, sans même l’avoir vue, dans un article de la Revue d’Alsace de 1852.

Qui sont ces trois gentilshommes  de Prague ? Que commémore la médaille ? Ces deux questions n’ont pas à ce jour reçu de réponse claire. On s’accorde à penser que la médaille commémore le 200e anniversaire de l’achèvement de la cathédrale. Or on sait aujourd’hui que celui-ci est à dater de 1439. Mais l’histoire de l’édifice est complexe : il y eut plusieurs achèvements, peut-on dire, suivis d’ajouts ou de continuations. Un premier achèvement est aujourd’hui daté de 1363 : celui de la tour nord à la hauteur de la plateforme. En tout cas, les deux tours furent menées à la hauteur de la plateforme en 1365, date à laquelle avait sans doute déjà débuté la construction du beffroi. A ce moment, la cathédrale de Strasbourg comptait deux tours semblables, limitant leur hauteur à l’actuelle plateforme. Cet achèvement est signalé dans la chronique de Twinger de Königshoffen, qui ne donne aucune date ultérieure concernant la cathédrale et qui meurt en 1420. Mais cette date est aussi retenue comme étant celle du démarrage de la construction du « beffroi », cette partie de la construction qui remplit le vide créé entre les deux tours. Ce « beffroi » avait pour but de rendre plus solide l’édifice, en particulier les deux tours que des tremblements de terre semblent avoir ébranlées à peine leur construction achevée. La tour qui s’élève à partir de la plateforme, que l’on appelle l’octogone, a été entreprise en 1399 pour être achevée en 1419, date à laquelle la flèche pyramidale a été entreprise pour être achevée au plus tard en 1439. Mais la mémoire érudite d’autrefois n’était pas aussi fiable que ne le sont nos modernes connaissances. En effet, la date de 1365 a été retenue par certains pour l’achèvement complet de la cathédrale, sur la foi, sans doute, de la chronique de Twinger, reprise par Schilter. Twinger ne donne plus d’autres dates concernant la cathédrale de Strasbourg après 1365 et l’érudit Oseas Schadaeus (Osée Schad) retient également dans son Münsterbüchlein la date de 1365, se fiant sans doute à cette lecture de Twinger. Et pourtant on sait qu’il y eut bien des phases de construction ultérieures, et non des moindres.

Une tradition a cependant circulé, retenant cette date de 1365, retenant aussi l’idée de trois gentilshommes pragois qui auraient été les architectes ayant conduit les travaux à leur terme. Venons-en à eux maintenant. Sont-ils deux, sont-ils trois ? Trois vaut-il pour deux ? On connaît deux Pragois, Johann et Wenzel, qui auraient livré en 1404 depuis Prague à la cathédrale de Strasbourg une sculpture, aujourd’hui disparue, mais à l’époque fort célèbre et appelée « Traurige Maria ». Des mêmes artistes, on connaît des dessins conservés d’une part à Nuremberg (dans la collection Willibald Imhof), et d’autre part à Bamberg et Erlangen. L’érudition cerne assez précisément ces deux figures d’artistes (sculpture, dessin, peinture ou architecture, tout cela allait ensemble au Moyen Âge), et la légende veut que les statues présentes dans l’octogone, sous la flèche, soient au moins pour deux d’entre elles des représentations de ces architectes. On croit connaître leur nom : Wenzel (Venceslas) et Johann seraient deux frères Junckher, de Prague, et seraient d’extraction noble et du pays d’Eger (« egerländische Adelgeschlecht »)  ̶  le mot « Junckher » pouvant être entendu comme nom propre ou nom commun.

Les liens artistiques entre Strasbourg et Prague vers 1365 étaient réels et fréquents. L’empereur Charles IV, qui vivait alors à Prague et aménageait également le château de Karlstein, fit appel à des artistes strasbourgeois, les peintres Kuntze et Nicolas Wurmser par exemple. On trouve mention de certains échanges d’artistes qui auraient été pratiqués entre les deux cités. C’est dans ce cadre que les deux « Junckher » de Prague auraient été mandés pour prendre la direction de la « Bauhütte » ou loge des maçons de Strasbourg à la suite de leur venue en 1404. Ils auraient donc pu prendre part à la construction de l’octogone (c’est-à-dire de la tour octogonale s’élevant à partir de la plateforme). Cette partie de la cathédrale a été construite entre 1399 et 1419, en deux phases successives, comme le démontrent des détails dans la construction de sa partie haute. Deux projets différents se sont affrontés, et sans doute plus de deux équipes se sont-elles succédé. Les « Junckhers » de Prague pourraient avoir constitué l’une d’elles, la seconde de ces équipes. Ils auraient précisément œuvré à la construction d’un des escaliers d’angle de cette tour et de la partie haute de l’octogone, juste sous la flèche. Mais on retient aujourd’hui que c’est Ulrich d’Ensingen qui mena ces travaux à partir de 1399. Puis vers 1417 c’est Jean Hultz, un Colonais, qui prit la suite et réalisa la flèche avec ses cinquante-six clochetons, un chef-d’œuvre absolu, unique, terminé en 1439. Les deux (ou trois mais qui serait le troisième ?) « Junckhers » de Prague n’auraient alors eu qu’un rôle très intermédiaire, n’ayant rien commencé ni rien achevé de cette œuvre colossale. Alors pourquoi cette médaille dont la date semble fausse d’une quarantaine d’années ?

C’est que les connaissances sur les architectes de la cathédrale de Strasbourg sont depuis longtemps un domaine où les incertitudes sont plus nombreuses que les certitudes. Les plus grands noms que l’histoire a retenus sont probablement semi-légendaires. On a amalgamé plusieurs Erwin, tous de Steinbach, pour en créer un qui tienne un tant soit peu la vedette. On le connaissait essentiellement grâce à une inscription aujourd’hui disparue et qui semblait tardive par rapport aux vies des trois Erwin qui se succédèrent. Peut-être a-t-on pu alors oublier quelques-uns de ces noms. La construction colossale qui  s’est prolongée sur plus de quatre siècles en a vu passer un grand nombre, et la chronique n’en a retenu qu’une poignée. Les architectes pragois, qui auraient pu incarner l’influence de Peter Parler, architecte de la cathédrale Saint-Guy et du pont Charles de Prague, ont peut-être sombré dans l’oubli dès le 16e siècle et les premiers auteurs (apparemment, et curieusement, les plus éloignés de la vérité) à avoir traité de la cathédrale de Strasbourg (notamment Schadaeus). L’historiographie actuelle de la cathédrale, en tout cas, ne les nomme plus du tout. Les artistes médiévaux sont le plus souvent restés anonymes, et seule l’érudition ultérieure a pu restituer leurs œuvres à certains d’entre eux, parfois de manière approximative. L’humanisme qui referme les portes du Moyen Âge et ouvre celles des Temps modernes a remis l’homme, l’individu, au  centre de la création.

Il semble pourtant bien que, dans le style et la réalisation, certaines parties de la cathédrale de Strasbourg, architecture et sculpture, aient des traits de ressemblance avec le style dit des Parler à Prague. On a évoqué la raideur certaine des drapés des statues que porte l’octogone, soit sur sa face sud, soit dans son couronnement, et leurs têtes inexpressives et « bohémiennes », ou encore les formes de la tour avec ses quatre escaliers extérieurs. Ces trois jeunes gens auraient-ils seulement décoré de statues la tour en construction, à une date ultérieure ?  Cette médaille serait-elle dépositaire de cet aspect de l’édifice, aujourd’hui oublié ? L’intérêt des plus grands édifices humains est leur aspect collectif, où la participation de plusieurs équipes, la mise en commun des talents d’une multiplicité de spécialistes ont réuni les conditions d’une réalisation vraiment exceptionnelle. La cathédrale de Strasbourg est du nombre de ces lieux de convergence des talents. Est-il tellement étonnant qu’il y reste, six siècles plus tard, une part importante de mystère ? Les statues de petite taille logées dans l’octogone, qui regardent la flèche, représentent au moins pour deux d’entre elles des architectes ayant œuvré sur ce chantier. Représentent-ils ces jeunes gens de Prague ? En fait, on ne sait guère qui est représenté là, ni pourquoi.

L’année de la frappe de la médaille, 1565, vit un événement important, qui raviva sans doute l’intérêt pour l’édifice : la foudre endommagea gravement la flèche, et il fallut se remettre au travail et engager des dépenses importantes. Daniel Specklin aurait été en charge de cette opération. Serait-ce la raison d’être de la médaille des trois jeunes gens de Prague, perçus alors comme ceux qui achevèrent l’édifice ?

Une autre version de cette médaille existe (la BNU en possède un moulage) : d’un côté la même représentation de la cathédrale de Strasbourg avec la même légende, et de l’autre une représentation de l’évêque Werner 1er de Strasbourg, initiateur vers 1015-1020 des travaux de  la cathédrale qui deviendra peu à peu l’édifice actuel, avec l’inscription EPIS : BEREGARI’. PRIMO_FECIT_FVDAMENTVM 1015. Est-ce à dire qu’on créa pour rassembler des fonds une « série » de deux médailles consacrées à la cathédrale de Strasbourg et à son histoire, célébrant son alpha et son oméga ? On en est réduit à cette hypothèse.

 

Les deux exemplaires de la médaille « Drei Juncker von Brag » ont pour cotes II 50 B 4 (issue de la collection de Dorlan, Sélestat), II 50 B 5 (issue de la collection de Himly), le moulage en plomb de la médaille « Berengar » a pour cote II 50 B 6.

 

Daniel Bornemann

Gravure représentant la médaille de 1565, dans Seeberg, op. cit.Gravure représentant la médaille de 1565, dans Seeberg, op. cit.

Références bibliographiques :

-          Engel, A. et Lehr, E., Numismatique de l’Alsace, Paris : Leroux, 1887, nos 540 et 541, p. 207-208

-          Woltmann, A., Geschichte der deutschen Kunst im Elsass, Leipzig : Seemann, 1876, p. 140 et s.

-          Seeberg, J., Die Juncker von Prag, Dombaumeister um 1400, und der Strassburger Münsterbau : eine kunsthistorische Darstellung, Leipzig : Hermann, 1871

-          Chardin, F., Observations sur une médaille commémorative frappée à Strasbourg en 1565, in Revue d’Alsace, 1852, p. 420 et s.

-          Recht, R., Strasbourg et Prague, in Die Parler und der schöne Stil 1350-1400, Cologne : Museen der Stadt Köln, 1980, p. 106-117

 

-          Schock-Werner, Barbara, Le chantier de la cathédrale de Strasbourg, in Chantiers médiévaux, Paris : Zodiaque, 1992, p. 221-249

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