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Décembre 2014 : Deux statues, faux moabitiques, de la fin du 19e siècle

Les collections antiques constituent l’un des fleurons de la BNU. Régulièrement mis en avant, papyrus, ostraca et tablettes cunéiformes sont les plus connus du grand public, même si nombreux sont ceux à ne pas en soupçonner l’existence. Moins connus sont les quelques centaines d’objets, tels lampes à huile, statuettes égyptiennes représentant les dieux Anubis ou Isis, bols porteurs d’incantations magiques ou encore sceaux et inscriptions diverses, achetés ou obtenus en Egypte et au Moyen-Orient à la fin du 19e et au début du 20e siècles par Julius Euting, Wilhelm Spiegelberg, Carl Frank ou via le Cartel allemand des papyrus (Deutsches Papyrus-Kartell).

Parmi ces objets, on en trouve plusieurs désignés sous l’appellation « faux moabitiques », sous la forme d’inscriptions, de statuettes, de vases ou encore de deux grandes statues sur lesquelles nous souhaitons nous arrêter ici.


Ces deux statues représentent des figures féminines divinisées, apparentées à la lune et aux étoiles (statue 1) ou au soleil (statue 2) : les formes de ces astres sont représentées sur le ventre de chacune des statues, mais à l’inverse, leurs coiffures respectives rappellent les rayons du soleil pour la première, le croissant de lune pour la seconde.

 

Statue faux moabitique 1: 54 x 20 x 11 cm Vue de faceStatue faux moabitique 1: 54 x 20 x 11 cm Vue de face

 

 

Statue faux moabitique 2: 83 x 22 x 11 cm Vue de faceStatue faux moabitique 2: 83 x 22 x 11 cm Vue de face

 

 

Statue faux moabitique 2: Vue de face - détailStatue faux moabitique 2: Vue de face - détail

 

Au dos figurent des lettres, inscriptions gravées, dans un alphabet imaginaire devant rappeler les écritures sémitiques des 8e-9e siècles av. J.-C., époque du royaume de Moab évoqué dans la Bible, que l’on situe aujourd’hui dans l’actuel Liban oriental. 

 

Statue faux moabitique 1: 54 x 20 x 11 cm Vue de dosStatue faux moabitique 1: 54 x 20 x 11 cm Vue de dos

 

 

Statue faux moabitique 2: 83 x 22 x 11 cm Partie inférieure vue de dosStatue faux moabitique 2: 83 x 22 x 11 cm Partie inférieure vue de dos

Ces inscriptions, sur des vases (la collection de la BNU en comporte 5) et des statues (désignées en allemand sous l’appellation générique de « moabitische Götzenbilder » ou « idoles moabitiques »), ne sont en réalité pas des pièces originales, mais des contrefaçons réalisées après la découverte en 1868, près de la ville de Dhiban (Jordanie), par le missionnaire strasbourgeois Frederick Augustus Klein, de la Stèle de Mesha, du nom du roi du royaume de Moab, plus ancien texte en langue sémitique. Cette stèle est aujourd’hui conservée au Musée du Louvre. Les grandes puissances coloniales d’alors, Allemagne, France, Angleterre, étant engagées dans une lutte d’influence planétaire pour laquelle le prestige scientifique constituait un élément essentiel, une véritable frénésie archéologique faisait se multiplier les fouilles, en Europe ou en Asie Mineure (l’ancienne ville de Troie, par exemple) et constituait un terreau tout à fait propice pour les faussaires. C’est dans ce contexte qu’apparurent ces objets, connus aujourd’hui sous le nom de « faux moabitiques » ou « moabitica », et présentés alors comme étant des traces de cet ancien royaume de Moab.

L’antiquaire de Jérusalem Moïse Shapira a laissé son nom dans l’histoire comme étant l’instigateur principal de ces contrefaçons : en contact avec plusieurs archéologues allemands, il réussit à faire acquérir à prix d’or pour les principaux musées de Berlin plusieurs centaines de pièces, devenues ainsi source d’articles scientifiques – notamment de Constantin Schlottmann, professeur à l’université de Halle – cherchant à déchiffrer cette mystérieuse écriture inconnue et à rattacher les figures des idoles à des divinités connues. Les soupçons qui naquirent dès le départ prirent cependant quelques années pour être confirmés, notamment après la publication par l’épigraphiste français Charles Clermont-Ganneau de l’ouvrage Les fraudes archéologiques en Palestine, en 1888. Shapira lui-même, ruiné par deux scandales successifs liés à la révélation de cette supercherie, se suicida à Rotterdam en 1884.

Les pièces conservées à la BNU y sont arrivées par l’intermédiaire du fameux Julius Euting, orientaliste, directeur de la bibliothèque au début du 20e siècle. Au cours de ses voyages en Palestine, avait fait la connaissance de Shapira et de sa famille, il avait acquis certaines pièces ou s’en était fait offrir auprès de lui. Cette rencontre est racontée dans le journal de voyage d’Euting, conservé aujourd’hui à la bibliothèque de l’université de Tübingen. Elle est aussi évoquée par Myriam Shapira, la fille du faussaire, dans le roman La petite fille de Jérusalem, qu’elle consacra en 1914 à son enfance à Jérusalem à l’époque de la réalisation de ces contrefaçons, et dans la correspondance qu’elle eut ensuite avec Euting jusqu’à la mort de celui-ci en 1913.

D’autres pièces ont été envoyées à Euting en 1908, alors qu’il était directeur de la bibliothèque, par le directeur des musées royaux de Berlin. S’agit-il des deux statues présentées ici ? Le courrier de remerciement écrit le 3 décembre 1908 par Euting et conservé dans les archives de la BNU ne le mentionne pas. Ces statues sont néanmoins particulièrement intéressantes car elles ne sont pas mentionnées dans l’article consacré à la collection de « moabitica » de la BNU par Andreas Reichert en 2001. Il s’agit donc de pièces non décrites jusqu’à présent, qu’il serait intéressant de comparer avec d’autres fausses icones moabitiques conservées dans d’autres institutions car, bien que contrefaçons, elles sont les témoins d’une des plus originales aventures de l’histoire de l’archéologie. 

 

Frédéric Blin

 

Références :

Andreas Reichert, « Julius Euting, die Pseudo-Moabitica und La petite fille de Jérusalem. Neue Funde zu einer alten Affäre », in : Christl Maier, Rüdiger Liwak, Klaus-Peter Jörns (dir.), Exegese vor Ort. Festschrift für Peter Welten zum 65. Geburtstag, Leipzig : Evangelische Verlagsanstalt, 2001, pp. 336-365. Cote BNU : M.718.517.

John Marco Allegro, The Shapira Affair, Londres : W.H. Allen, 1965. Cote BNU : E.189.209.

Myriam Harry, La petite fille de Jérusalem, Paris : Arthème Fayard et Cie, 1914. Cote BNU : Cd.500.379.

 

Merci à Daniel Bornemann pour son aide.

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