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Juillet 2014 : Un opuscule du sociologue Georg Simmel

L’ouvrage présenté au titre de « Trésor du mois » de juillet s’inscrit dans l’ensemble des manifestations de commémoration du centenaire du début de la Première Guerre mondiale. Il s’agit d’un opuscule du sociologue Georg Simmel, figure marquante du milieu intellectuel berlinois, que le destin avait placé à Strasbourg au moment du déclenchement des hostilités, ville où il décéda peu de temps avant la fin du conflit.

Après des années d’escalade et d’échauffement des esprits, l’année 1914 fut l’occasion d’un basculement sans précédent pour toute l’Europe. Cette année-là marqua également, à une autre échelle, un tournant dans la carrière du philosophe et sociologue Georg Simmel.

Né à Berlin en 1858, ses années de formation sont consacrées à l’étude de la philosophie ; il étend le champ de ses centres d’intérêts multiples en embrassant par la suite une nouvelle discipline, la sociologie, à laquelle il contribue en particulier par l’étude des formes de socialisation.

Enseignant brillant, apprécié de ses étudiants, il fréquente les cercles des intellectuels berlinois (le poète Stefan George, Max et Marianne Weber…) tout en étant en contact avec des intellectuels et des artistes français (Henri Bergson, Auguste Rodin). Bien que baptisé protestant, Georg Simmel est d’origine juive par ses deux parents et sa progression de carrière pâtit d’un antisémitisme latent dans les milieux universitaires de l’époque. En dépit de ses succès, il doit donc se contenter d’un modeste poste d’« Ausserordentlicher Professor » à l’Université de Berlin.

Il obtient enfin en 1914, à l’âge de 56 ans, une chaire de professeur de philosophie, non pas à Heidelberg, comme il en avait fait la demande à plusieurs reprises, mais dans une ville universitaire relativement proche, Strasbourg, située alors aux marges de l’Empire allemand. Il emménage au mois de mars au 17, rue de l’Observatoire, en plein cœur du quartier universitaire.

Quel regard un intellectuel allemand résidant à ce moment-là dans une ville frontalière symbolique porte-t-il sur le conflit, sujet d’étude de prédilection des sociologues ?

Georg Simmel, Der Krieg und die geistigen EntscheidungenGeorg Simmel, Der Krieg und die geistigen Entscheidungen

Au printemps 1917, il publie un recueil consacré à la guerre, composé de quatre essais et discours datés de novembre 1914 à septembre 1916, et intitulé Der Krieg und die geistigen Entscheidungen (cote BNU : D.115.516). 

Georg Simmel, Der Krieg und die geistigen EntscheidungenGeorg Simmel, Der Krieg und die geistigen Entscheidungen

L’arrivée à Strasbourg au début de l’année 1914 de ce professeur de renommée internationale ne passe pas inaperçue[i] et il est rapidement approché par les intellectuels locaux, tels que Pierre Bucher ou Fritz Kiener, mais aussi Ernst Stadler[ii], présent épisodiquement à Strasbourg au printemps-été 1914. On peut supposer qu’il s’agit là, entre autres, des « Straβburger Freunden »  auxquels est dédié le recueil.

Georg Simmel, Der Krieg und die geistigen EntscheidungenGeorg Simmel, Der Krieg und die geistigen Entscheidungen 

Dans l’introduction de la publication, Simmel exprime le souhait de marquer l’après-guerre de son empreinte par la publication de ces écrits dont il espère qu’ils auront un caractère visionnaire.

Georg Simmel, Der Krieg und die geistigen EntscheidungenGeorg Simmel, Der Krieg und die geistigen Entscheidungen

Le premier essai du recueil est un discours prononcé à l’Aubette le 7 novembre 1914, intitulé Deutschlands innere Wandlung (La transformation intérieure de l’Allemagne). A l’image de bien des intellectuels de l’époque, et d’autant plus en tant que sociologue de la relation individu/société, il voit dans le conflit l’occasion de sortir d’une période qu’il considère marquée par une crise morale et culturelle, car celui-ci contraint les individus à s’extraire de leurs intérêts et considérations personnelles, pour se fédérer dans un mouvement qui les dépasse et permet ainsi de souder la communauté et de renforcer la société. Cette vision intellectualisée et positive du conflit, visant à l’émergence d’une « nouvelle Allemagne », est partagée par nombre de ses contemporains, au moins jusqu’à la fin de l’année 1914. Elle sera tempérée dans ses écrits postérieurs.

Simmel clôt son recueil par un plaidoyer pour une certaine « idée de l’Europe », qu’il qualifie d’ « idée historique » et qu’il voit menacée par le conflit en train de se jouer et dans lequel un nombre croissant de nations européennes sont impliquées. 

 

Elise Girold

 

Sources :

Becher, Heribert J. , Georg Simmel à Strasbourg (1914-1918). Trois entretiens avec un témoin : Charles Hauter (1888-1981), in Revue des sciences sociales de la France de l’Est, n° 40, 2008, p. 42-49

Simmel, Georg, Briefe 1912-1918 ; Jugendbriefe, Frankfurt am Main : Suhrkamp, 2008

Simmel, Georg, Der Krieg und die geistigen Entscheidungen ; Grundfragen der Soziologie ; Vom Wesen des historischen Verstehens ; Der Konflikt der modernen Kultur ; Lebensanschauung, Frankfurt-am-Main : Suhrkamp, 1999

Watier, Patrick, Georg Simmel sociologue, Circé , 2003

Watier, Patrick, G. Simmel, l’individualité, la communauté et la guerre, in Rammstedt, Otthein et Watier, Patrick (dir.), G. Simmel et les sciences humaines : actes du colloque G. Simmel et les sciences humaines, 14-15 septembre 1988, Paris : Méridiens Klincksieck, 1992, p. 221-239

 


[i] Pierre Bucher, médecin alsacien, francophile, est directeur des Cahiers alsaciens et de la Revue alsacienne illustrée, à laquelle collabore Fritz Kiener, historien spécialiste de l’Alsace.

[ii] Ernst Stadler, poète alsacien, proche de Bucher, sans toutefois le rejoindre entièrement sur ses positions politiques, défend comme lui l’idée d’une Alsace comme lieu de rencontre des cultures française et allemande.

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