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Juin 2014 : Le rêve d’un roi de New York : Moses King (1853-1909)

De 1892 à sa mort en 1909, l’éditeur Moses King n’a eu de cesse de rendre hommage à New York, convaincu que nulle autre cité au monde ne pourrait jamais l’égaler. Le commerce, la technologie et la culture s’allient alors pour participer au développement économique et industriel de l’ancienne (et éphémère) capitale des Etats-Unis. Ces années de croissance effrénée, de bouleversements urbains inédits et profonds, sont au centre du travail éditorial de King. Spécialiste des ouvrages illustrés, il publie en 1895 son titre phare, King’s views of New York, qui sera régulièrement mis à jour et connaîtra mainte réédition, assurant le succès commercial de la King’s publishing company même après la mort de son fondateur. 

King’s views of New YorkKing’s views of New York

Né à Londres en 1853, Moses King a grandi à Saint-Louis dans le Missouri. Il publie son premier opus Harvard and its surroundings (1878) alors qu’il est encore étudiant et fonde officiellement sa société d’édition en 1888. Inconditionnel du guide de voyage, son travail s’articule essentiellement autour de trois villes : Boston, Philadelphie et New York. Le principe éditorial de King est simple : l’ouvrage doit être abondamment illustré, comprendre peu de texte et être de grand format pour valoriser au mieux les photographies et les dessins. Mais il sait surtout s’adjoindre des collaborateurs de talent, tout en mettant la marque « King » en valeur. S’il est, aujourd’hui encore, reconnu comme visionnaire, c’est sans aucun doute grâce à l’ouvrage King’s dream of New York qu’il a publié en 1908 et dont la BNU possède un des rares exemplaires disponibles en France. La couverture de ce livre, dessinée par Harry McEven Pettit (1867-1941)[1], reproduit une vue futuriste de New York avec des voies ferrées aériennes, des passerelles entre les gratte-ciel[2], des dirigeables et des véhicules automobiles. Cette image a marqué, durant des décennies, de nombreux artistes et très certainement Fritz Lang, dont on sait que New York a été une des sources d’inspiration majeure pour son film Metropolis (1927). Pettit est aussi l’auteur de quelques illustrations plus réalistes dans le corps de l’ouvrage, notamment celles représentant Pennsylvania Railroad Station[3] (p. 56-57) et Grand Central (p. 69).

 King’s views of New YorkKing’s views of New York 

King’s views of New YorkKing’s views of New York

Autre artiste à avoir grandement contribué à la réalisation de l’ouvrage, le spécialiste des vues panoramiques Richard W. Rummel (1848-1924)[4] y a apporté sa touche très novatrice. La vue aérienne du sud de Manhattan (p. 24-25) qu’il a dessinée, et à laquelle des effets visuels proches du cinéma confèrent une indéniable modernité, est devenue un classique du genre. Le dynamisme de la cité et l’impression de mouvement perpétuel y sont particulièrement perceptibles. Sans doute est-ce pour conserver ce sens de l’action que Rummel réactualisera son dessin au fur et à mesure des nombreux changements urbains, notamment pour les éditions successives du King’s views of New York[5]. Une vue du nord-est de Manhattan procède de la même technique (p. 72-73). Même si l’avant-plan de l’image représente un paysage (encore) nettement péri-urbain, le développement industriel le long de l’East River est déjà très marqué.

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Le livre de King parait aussi au moment où la "skyline" de New York commence réellement à prendre forme. La ville, qui ne comptait que quatre bâtiments de plus de 16 étages en 1893, connut, une fois l’interdiction de l’usage des structures métalliques pour les constructions levée, une véritable fièvre immobilière. En 1895, l’American Surety Building (p. 23), construit sur Broadway, devient avec ses 92 mètres le premier gratte-ciel new-yorkais.

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Bien qu’il n’ait jamais été l’immeuble le plus haut de la cité, le Fuller Building est depuis sa construction en 1902 un des gratte-ciel les plus emblématiques de New York. Pour l’intégrer dans la topographie du lieu (au croisement de la 5e avenue, de Broadway et de la 23e rue) son architecte, Daniel Burnham, a opté pour une forme triangulaire assez singulière. Cette caractéristique lui a valu d’être immédiatement surnommé "Flatiron" (fer à repasser) par les riverains. Ce sobriquet (mentionné d’ailleurs dans la légende de la photographie, p. 61), est rapidement devenu son nom d’usage. Cet immeuble est toujours une des icônes architecturales du quartier de Midtown à Manhattan.

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King’s dream of New York donne aussi à voir des buildings, aujourd’hui disparus, qui furent des symboles de la « ville-monde ». C’est le cas du Singer Building (p. 38), le plus haut gratte-ciel du monde[6] en 1908. L’immeuble vient tout juste d’être achevé quand King publie son ouvrage. Sa tour de 186 mètres est construite dans un style Beaux-arts très pur. Surmontée d’un dôme, elle marque durablement de son empreinte le ciel de Manhattan (p. 3). Le Singer building sera détruit en 1968 en même temps que le City Investissment building (p. 39) qui lui est adjacent. Il fut, jusqu’aux terribles attentats  du 11 septembre 2001, le plus haut bâtiment jamais détruit à New York.

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King’s dream of New York est un ouvrage rare, dense et touchant. Il est le témoin d’une ville qui change, d’une mégapole en train de naître. King y vit et veut en rendre compte. Avec son sens aigu des affaires, il participe à l’aventure, mais il n’imagine probablement pas, tant sa démarche relève de l’action, qu’un siècle plus tard, les chercheurs, les amoureux de New York ou les simples curieux, puissent encore approcher son rêve. 

 

Dominique Grentzinger


[1] Harry McEven Pettit a beaucoup travaillé pour Moses King avant de connaitre un certain succès, notamment comme peintre officiel de la foire de Chicago au début des années 1930. Surnommé « the bird’s-eye view artist », le rendu des perspectives de ses vues aériennes tout à fait remarquables lui a valu quelques contrats commerciaux (Standard Oil et Deere & Co, entre autres).

[2] Nous optons pour l’invariable, même si « gratte-ciels » (sic) est autorisé depuis 1990.

[3] Cette gare représentée terminée par l’artiste ne sera opérationnelle qu’en 1910. Les bâtiments seront détruits en 1963 (actuels Madison Square Garden et Pennsylvania Plazza), les infrastructures ferroviaires devenant alors souterraines.

[4] Richard W. Rummel était surtout connu pour ces vues d’universités et de campus américains (Harvard, Yale, Cornell, Hamilton et Lehigh). Comme Pettit, il maîtrisait parfaitement la technique du « bird’s-eye view ».

[5] Rummel « modernisera » d’ailleurs le dessin de Pettit pour la couverture de l’édition de 1911 en remplaçant les dirigeables par des avions triplans.

[6] Il fut détrôné dès l’année suivante par la Metropolitan Life Tower et ses 213 mètres. 

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