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Mars 2014 : « Le fiel fond à mon cœur » ou quand le poète allemand Paul Zech invente une lettre pacifiste d’Emile Verhaeren

On a déjà dit ici, dans un précédent Trésor du mois, que le poète belge Émile Verhaeren fut, dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, l’un des écrivains les plus respectés, les plus admirés et les plus influents d’Europe. Qu’il fut aussi et surtout l’un des plus éminents représentants d’une Europe des lettres et des arts alors en gestation, infatigable artisan du dialogue entre les cultures européennes par-delà les replis et les clivages nationalistes. Qu’ami de Rilke et de Stefan Zweig, il était alors un ami sincère de l’Allemagne et de sa culture, largement traduit et imité outre-Rhin dans les milieux de l’expressionnisme naissant.

L’entrée en guerre bouleversa tout cela. L’invasion de la Belgique et de sa Flandre natale par les troupes allemandes et les récits – plus ou moins déformés par la rumeur – qu’il recevait de leurs exactions lui furent une insupportable trahison et firent naître en lui une profonde animosité à l’égard de cette Allemagne autrefois amie. Parmi les « livres de guerre » qu’il publia alors pour exprimer cette haine nouvelle, La Belgique sanglante (1915) fut le premier et le plus retentissant. Il contenait notamment ces vers, violemment accusateurs :

« Et quand ils rencontraient quelque Teuton frappé
Par une balle adroite, au bord d’un chemin proche,
Souvent ils découvraient dans le creux de ses poches,
Avec des colliers d’or et des satins fripés,
Deux petits pieds d’enfant atrocement coupés. »

Page de titre de « La Belgique sanglante »Page de titre de « La Belgique sanglante »

Le choc fut rude pour les amis de Verhaeren, pour Romain Rolland, pour Stefan Zweig et pour tous ceux – trop rares – qui continuaient à s’opposer ouvertement à la guerre et à la haine entre les peuples d’Europe. Ils perdaient là l’un des plus éminents et des plus influents représentants de leur cause. Zweig s’en émut le 11 novembre 1914 dans une lettre à Romain Rolland, où, se désespérant de voir que Verhaeren considérait « subitement le sadisme comme une caractéristique essentielle de la nation allemande », il demandait à Rolland de rapporter à Verhaeren le destin tragique du poète allemand natif d’Alsace Ernst Stadler, tombé quelques jours plus tôt au combat et qui était si peu ennemi de la France et de la culture française qu’il avait traduit Jammes et Péguy et se proposait encore depuis le front, quelques jours avant de mourir, de traduire les vers de Verlaine : « N'est-il pas étrange que certains d'entre nous, qui combattirent sur le front, trouvaient encore le temps de penser à transmettre la culture de l'ennemi de l'Allemagne ? » Rolland écrira lui aussi à Verhaeren le 23 novembre : « Non, ne haïssez pas ! La haine n'est pas faite pour vous – pour nous – défendons-nous de la haine plus que de nos ennemis. »

Mais rien n’y fit et Verhaeren, presque à son cœur défendant, persista dans ses vues : « Comme vous êtes plus grand et haut que moi ! Et comme vous devez me servir d'exemple ! Mais que d'horreurs j'ai vues, que de traits abominables des gens dignes de la foi la plus nette m'ont conté. On n'a point fait la guerre à mon pays, on l'a couvert de vols, de pillages, d'assassinats : les civils ont été traités plus terriblement que les soldats ; c'est à ceux qui étaient sans défense qu'on a surtout fait la guerre et c'est cela qui est odieux au-delà de tout ! » Jusqu’à sa mort accidentelle en novembre 1916, tous les « livres de guerre » qu’il publia se firent l’écho vibrant de cette indignation et Verhaeren fut perdu pour la cause pacifiste.

 

L’histoire eût pu en rester là. Pourtant, quelques semaines après la mort de Verhaeren, le 9 décembre 1916, le poète expressionniste allemand Paul Zech, qui fut l’un des principaux traducteurs de Verhaeren en allemand, fit paraître dans le quotidien allemand Vossische Zeitung une lettre prétendûment reçue de Verhaeren quelques jours avant la mort de ce dernier. Publiée sous le titre « Die Galle schmilzt von allen Herzen » (le fiel fond à tous les cœurs), elle fait part de la lassitude du poète belge devant l’interminable conflit et devant les trop longues haines qui ont déchiré l’Europe :

« Mon ami,
Au-dessus des flots d'amertume qui se brisent autour de moi, de la profondeur du torrent de sang, je lève la main pour vous saluer.
J'apprends que vous êtes en Flandre. O ma pauvre Flandre ! Mais je sais qu'elle commence à reverdir. Que le bon vent du pays vous grise de toute la fécondité des plaines claires. Pénétrez-vous en bien et faites-le passer dans mes
 Blés mouvants. Je sais qu'elles sont confiées à de bonnes mains et que vous ne vous repentez pas d'être mon interprète. O ma pauvre Flandre ! Je reviendrai peut-être. Nous nous reverrons peut-être. Le fiel fond à mon cœur. Je suis las de la lutte. Le monde entier est las. Tout ce qui s'est passé le fut en dehors de nous et non entre nous. Sur toute la terre, les sentiments directs furent étouffés. Le tumulte des autres nous a vaincus. Mais le fiel fond à tous les cœurs. Restez sincère encore pendant un petit temps, mon ami, pour que nous puissions nous voir quand je reviendrai.
Émile Verhaeren. »

Article « Die Galle schmilzt von allen Herzen »Article « Die Galle schmilzt von allen Herzen »

Le Vossische Zeitung ajoutait : « Verhaeren est mort. Que ces dernières paroles d'humanité renaissante aient retenti de son tombeau jusqu'aux oreilles d'un soldat allemand sur la Somme, voilà ce qui permet à nous autres Allemands de prononcer de nouveau son nom sans l'amertume qui nous étreignait hier. » Mais si du côté allemand, l’on se réjouissait de voir Verhaeren revenu, à la veille de sa mort, à des vues plus amènes vis-à-vis de l’Allemagne, du côté belge l’on s’inquiéta de ce qui pouvait apparaître comme une trahison. Surtout, l’on soupçonna une falsification et un mensonge de la propagande. Le Bureau Documentaire, un organisme gouvernemental belge chargé de repérer les désinformations ennemies, fit demander à la veuve de Verhaeren s’il se pouvait que la lettre fût authentique. Celle-ci fut catégorique. Verhaeren ne pouvait avoir écrit ces lignes : « Jamais, jamais, il ne les a prononcées, j'en fais le serment. » Quant à Zech, à qui l’on demanda des comptes, il maintint certes sa version, mais ne put jamais produire la lettre à l’appui de ses dires, arguant qu’il l’avait égarée lors de ses déplacements sur le front.

La lettre ne fut jamais retrouvée. D’après les spécialistes (notamment Lucien Christophe, dans une conférence d’octobre 1966 devant l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique[1]) tout porte d’ailleurs à croire qu’elle n’a jamais existé : le style de la lettre, riche de nombreux germanismes, et surtout les vues exprimées par Verhaeren lors de sa toute dernière conférence donnée à Rouen la veille de sa mort, tendent à confirmer que la lettre est un faux rédigé par Zech lui-même.

Le texte reproduit dans le Vossische Zeitung est donc l’unique trace de cette prétendue lettre de Verhaeren, qui n’est probablement qu’un pieux mensonge de Paul Zech motivé par son désir de voir les grands esprits européens réunis dans un même rejet de la guerre. Un curieux exemple de propagande pacifiste, donc, dont la BNU est (avec la BDIC et la BnF) l'une des très rares bibliothèques françaises à conserver un témoignage.

Julien Collonges

 

Références des documents cités :

  • Vossiche Zeitung, 9 décembre 1916. Berlin : Ullstein, 1916. Cote BNU : A.400.068
  • Émile Verhaeren, La Belgique sanglante. Paris : Nouvelle Revue Française, 1915. Cote BNU : D.115.663

 

 



[1] Lucien Christophe, « A propos d’une prétendue lettre de Verhaeren », in : Bulletin de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, T. IV, vol. 3, pp. 204-218.

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