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Novembre 2014 : Le Coran de Saint-Pétersbourg

al-Qurʾān al-šarīf. – [Petropoli] : [J. K. Schnoor], 17??. - (477 p.) ; in-4° (Cote BNU C.11.080)

Le Coran fut longtemps interdit de publication dans les pays musulmans ; seules existaient les versions manuscrites, la diffusion du texte lui-même se faisant essentiellement par voie orale durant des siècles. Même après l'introduction de l’imprimerie, son édition y sera longtemps considérée comme impie.

Les premières éditions imprimées du Coran en langue arabe parurent donc en Europe. Tout d’abord à Venise, en 1530, par les soins de Paganino et d'Alessandro Paganini. Entièrement détruite par l’Inquisition sur ordre du pape Clément VII (Jules de Médicis), suite aux nombreuses fautes dans le texte, cette édition vénitienne fut réimprimée en 1537 puis resta longtemps considérée comme perdue, voire légendaire, jusqu'à ce qu'un exemplaire soit retrouvé en 1987 dans la bibliothèque franciscaine de San Michele in Isola à Venise.

Le Coran de Saint-PétersbourgLe Coran de Saint-Pétersbourg

L’édition suivante ne date que de la fin du 17e siècle, quand Abraham Hinckelmann (1652-1695), théologien protestant allemand, spécialiste en langues orientales, publia le texte du Coran en arabe avec des commentaires en latin : Al-Coranus sive Lex Islamitica Muhammedis, Filii Abdallae, Pseudoprophetae, ad optimorum Codicum fidem edita ex Museo Abrahami Hinckelmanni. - Hamburgi : ex Officina Schultzio-Schilleriana, 1694. (BNU : C.154.614 et C.107.277)

Quatre ans plus tard, en 1698, Lodovico Marracci (1612-1700), prêtre catholique et orientaliste, édita à Padoue le Coran en langue arabe et en traduction latine, accompagné de notes et réfutation : Alcorani textus universus ex correctioribus Arabum exemplaribus summa fide, atque pulcherrimis characteribus descriptu, auctore Ludovico Marracci. - Patavii : ex Typographia Seminarii, 1698. (BNU : C.145)

Portant plutôt sur un objectif scientifique et destinées à un public chrétien et savant, ces deux éditions n’eurent pas le moindre retentissement en terre d'Islam.

C’est seulement à la fin du 18e siècle, en Russie, qu’apparut une version imprimée du Coran en arabe due à une initiative purement musulmane. A l’instigation de Catherine II de Russie, le Coran fut édité à l’intention des musulmans, à Saint-Pétersbourg, en 1787.

Les principales sources d'information sur l'Islam et le Coran furent très longtemps représentées en Russie par des traductions du grec, du latin, du polonais, d’œuvres religieuses, philosophiques et historiques. En 1716, Pierre le Grand ordonna la publication de la première version du Coran en langue russe, traduite du français.

Une nouvelle période dans l'histoire du Coran en Russie est associée au règne de Catherine II. Les victoires dans les guerres contre la Turquie, l’annexion de la Crimée et d'autres régions à population musulmane, exigeaient des mesures urgentes sur la gestion de ces régions et sur la pacification des  populations.

Suite à l’oukase de Catherine II au Saint-Synode du 17 juin 1773, intitulé « De la tolérance de toutes les confessions et de l’interdiction faite aux évêques de s’occuper des affaires concernant les confessions étrangères et la construction de maisons de prière selon leur rite, en laissant tout cela aux autorités civiles », les musulmans obtinrent le droit de construire des mosquées et des écoles religieuses et reçurent l’aide du gouvernement. En créant en 1782 un poste de mufti à Orenbourg, Catherine II leur permit de devenir, comme les membres du Saint-Synode, de hauts fonctionnaires de l’État.

Enfin, en 1787, Catherine ordonna la publication du texte complet du Coran en langue arabe. Selon ses propres mots, ces mesures furent prises « non pas pour propager le mahométisme, mais pour appâter [les Kirghizes]. »

Il fut imprimé en seulement 20 exemplaires par l’Imprimerie asiatique de Saint-Pétersbourg. Cette dernière, créée en 1785 par la réunion de l’Imprimerie de l’Académie des Sciences et de l’Imprimerie privée de J. K. Schnoor, publia plusieurs éditions en langue arabe.

Le Coran de Saint-PétersbourgLe Coran de Saint-Pétersbourg

L’apparition du Coran en langue arabe à Saint-Pétersbourg créa un grand événement, non seulement en Russie mais aussi en Europe et dans le monde musulman : pour la première fois, le Coran était imprimé par les musulmans et pour les musulmans.

Mollah Ismaïl Osman, meilleur calligraphe musulman de l’époque, prépara non seulement le texte du Coran mais aussi les commentaires religieux sur les marges extérieures. La fonte de caractère créée spécialement pour cette édition et recopiant l’écriture d’Osman fut la meilleure en Europe. Les imprimeurs furent d’anciens marins d’origine tatare - Hamza Mamychev et Gali Rakhmatoulline.

Ainsi, Catherine II pu exploiter la publication du Coran pour sa politique étrangère, en particulier pendant la guerre contre la Turquie, en se positionnant comme protectrice de l'Islam.

Le succès de cette première publication donna lieu à cinq d’autres éditions à Saint-Pétersbourg : 1789, 1790, 1793, 1796 et 1798. Plusieurs exemplaires de ce « Coran de Saint-Pétersbourg » furent envoyés dans le monde entier.

Après la mort de Catherine, son fils, Paul Ier, suite aux multiples demandes des Tatares de Kazan (capitale de la région peuplée en majorité par des musulmans) autorisa, en 1800, le transfert de l’imprimerie de J. K. Schnoor dans un gymnase de cette ville. Une première édition de 1 500 exemplaires du « Coran de Kazan » eut lieu en 1803. Les nouveaux éditeurs ne modifièrent pas la forme « pétersbourgeoise » mais ils supprimèrent les annotations afin de sauvegarder la tradition canonique. Par la suite, les « Corans de Kazan » firent autorité dans plusieurs pays européens et orientaux. Selon Efim Rezvan, aucune autre version du Coran n’eut autant de succès et de rééditions.

Seuls trois exemplaires du « Coran de Saint-Pétersbourg » furent identifiés jusqu'à très récemment : deux à la Bibliothèque nationale de Russie et un à la Bibliothèque de manuscrits Süleymaniye à Istanbul.

Acheté par la BNU en 1878, pour la somme importante de 25 mark, chez un libraire berlinois (W. Weber) comme étant une édition de 1787, l’exemplaire de la BNU est resté longtemps non identifié. On sait que Catherine II l’offrit à Samuel Gottlieb Wald (1762-1828), théologien allemand et professeur de grec à l’Université de Königsberg, ce qui est indiqué sur la page de titre : Corani editio Petropolitana, donum Catharinae II, imperatricis Russorum, Samuel Theophilus Wald.

Il est difficile d’identifier la date précise de l’édition de cet exemplaire, car elle ne figure pas sur la page de titre (une tradition de l’imprimerie de J. K. Schnoor) et parce que les six éditions du « Coran de Saint-Pétersbourg » furent presque toutes identiques. Par rapport au premier exemplaire qui appartenait à l’impératrice et dont le titre sur le dos du livre est en latin (AL CORAN), les éditions suivantes eurent quelques légères différences : titre en langue arabe, pages encore plus décorées et petites modifications dans les présentations des commentaires.

Le Coran de Saint-PétersbourgLe Coran de Saint-Pétersbourg

Les spécialistes du Coran et du livre musulman en Russie ont identifié l’ouvrage de la BNU comme étant un exemplaire de celui de Saint-Pétersbourg. Il est donc le quatrième connu à ce jour.

Selon Elmira Amerkhanova, « les exemplaires du Coran publiés à Saint-Pétersbourg entre 1787 et 1798 sont devenus d’une très grande rareté. Leur publication illustre la contribution importante du peuple tatar à la culture musulmane. Ces textes sont à l’origine du « Coran de Kazan », reconnu comme classique dans le monde musulman ».

 

Dmitry Kudryashov

 

La Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg remercie les bibliothécaires et les spécialistes qui ont participé à l’identification de ce document :

Elmira Amerkhanova, docteur en Histoire, responsable des collections de manuscrits à la Bibliothèque scientifique de l’Université fédérale de Kazan.

Efim Rezvan, professeur HDR en Histoire, arabisant et islamologue, rédacteur en chef de la revue Manuscripta orientalia, directeur adjoint du Musée d'ethnographie et d'anthropologie de l'Académie des sciences de Russie (Kunstkamera de Saint-Pétersbourg).

Yuri Vartanov, docteur ès Lettres, responsable du Département de littératures en langues d'Asie et d'Afrique à la Bibliothèque nationale de Russie, Saint-Pétersbourg. 

 

Orientations bibliographiques :

Bibliotheca arabica / auctam nunc atque integram edidit Christianus Fridericus de Schnurrer. - Halae ad Salam : typis et sumtu I.C. Hendelii, 1811

Der Koran im Zeitalter der Reformation : Studien zur Frühgeschichte der Arabistik und Islamkunde in Europa / Hartmut Bobzin. - Beirut : Orient-Institut der Deutschen Morgenländischen Gesellschaft ; Stuttgart : In Kommission bei F. Steiner, 1995

Introduction au Coran / Régis Blachère. - 2e éd. - Paris : Maisonneuve et Larose, 1991

Encyclopaedia of the Qurʾān / Jane Dammen McAuliffe, general editor. - Leiden ; Boston : Brill, 2001-2006

Islam : religiâ, obŝestvo, gosudarstvo / AN SSSR, In-t vostokovedeniâ. - Moskva : Nauka, 1984

U istokov tatarskoj knigi / A.G. Karimullin, 2e éd. - Kazan, 1992

Koran i ego mir / E. A. Rezvan ; Akademiâ nauk. Institut vostokovedeniâ. Sankt-Peterburgskij filial. - Sankt-Peterburg : Peterburgskoe Vostokovedenie, 2001

Middle Eastern languages and the print revolution : a cross cultural encounter : a catalogue and companion to the exhibition = Sprachen des Nahen Ostens und die Druckrevolution : eine interkulturelle begegnung : Katalog und Begleitband zur Ausstellung / Gutenberg-Museum Mainz ; Internationale Gutenberg-Gesellschaft. ; ed. by Eva Hanebutt-Benz, Dagmar Glass, Geoffrey Roper in collaboration with Theo Smets. - Westhofen : WVA-Verl. Skulima, 2002

Livres de Parole : Torah, Bible, Coran / sous la direction d'Annie Berthier et d'Anne Zali. - Paris : Bibliothèque nationale de France, 2005

M. Borrmans, Observations à propos de la première édition imprimée du Coran, in Quaderni di studi arabi, n° 8 (1990)

E. Rezvan, The Qur’ān and its world: VIII/2. West-Östlichen Divans: the Qur’ān in Russia, in Manuscripta Orientalia, vol. 5, n° 1 (1999)

H. Röhling, Koranausgaben in Russichen Buchdruck ded 18 Jahrhunderts, in Gutenberg Jahrbuch (Mainz, 1977)

E. Amerkhanova, Kazanskie izdaniâ Korana v pervoj polovine XIX veka, in Nasledie islama v muzeâh Rossii, Kazan, 2010

 

 

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