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Août 2015 : Saint-Simon, philosophe visionnaire et précurseur de l’Europe

En novembre 1814 s’ouvre à Vienne un Congrès destiné à ramener la paix en Europe après plus de vingt années de guerres dévastatrices. Rassembler en un lieu unique tous les belligérants devait permettre l’émergence d’un nouvel équilibre politique européen.

 « Rétablir la paix entre les puissances de l’Europe, en réglant les prétentions de chacune et en conciliant les intérêts de toutes, tel est le but de ce congrès ».[i]

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Afin de soutenir les prétentions de chacun des participants, de multiples mémoires et thèses ont été publiés à cette occasion, touchant à divers sujets qui ne furent pas exclusivement territoriaux (la question de la traite des Noirs, par exemple, fut également abordée).

Avec son opuscule intitulé « De la réorganisation de la société européenne », Claude-Henri de Saint-Simon participe à cette effervescence en appelant à l’émergence non pas d’un simple équilibre politique, mais bien d’une organisation européenne structurée, selon sa doctrine politique positiviste. Son texte court, rédigé en quelques semaines avec l’aide de son nouveau secrétaire, le jeune Augustin Thierry, et publié dès le début du congrès, se révèle visionnaire à nos yeux et d’une étonnante résonnance avec notre actualité.

Saint-Simon voit dans ce congrès l’opportunité d’un aboutissement des idées portées par les Lumières et la Révolution, la possibilité d’une nouvelle organisation politique, fondée sur un modèle constitutionnel, notamment le modèle anglais qu’il met en exergue.

Pour y parvenir, il appelle de ses vœux la création d’un axe franco-anglais qui serait le moteur de cette nouvelle organisation fondée sur un certain nombre d’institutions communes, garantes de l’équilibre des puissances en assurant un arbitrage des conflits sans recours à la force. Cet axe s’étendrait ensuite à une Allemagne en cours de constitution et qui, selon Saint-Simon, serait appelée à jouer un rôle central en Europe.

Aux parlemens de France et d’AngleterreAux parlemens de France et d’Angleterre

Pour appuyer sa démonstration, il rappelle les textes de référence sur l’idée de paix perpétuelle développée depuis le XVIIe siècle, notamment le projet attribué à Henri IV par Sully ou encore le projet de l’abbé de Saint-Pierre, et qui imprégnaient l’esprit de ses contemporains. La recherche des moyens pour une paix durable en Europe se retrouve également chez Fénelon, auquel la BNU consacre une exposition jusqu’au 14 août 2015.

Le principe d’équilibre des puissances, affiché comme un objectif par divers acteurs du congrès, fut concurrencé par la réalité des discussions que parasitèrent les inévitables intérêts particuliers. Ceux-ci repoussèrent sans cesse l’issue d’un congrès qui s’éternisait. Sa conclusion, intervenue le 9 juin 1815, aurait sans doute été encore davantage différée, si le danger napoléonien ne s’était réveillé entre temps.

Dans un style clair et concis, Saint-Simon expose les principes généraux de cette nouvelle organisation, qui reposerait d’une part, sur la généralisation d’un régime de monarchie parlementaire dans toute l’Europe et d’autre part, sur un parlement général dans lequel toute la « société européenne » serait représentée et qui se poserait en juge des différents entre États. Ce gouvernement européen serait lui-même mû par un patriotisme européen permettant de définir ensemble des intérêts communs. Seuls les contours et le rôle de la chambre des députés de ce parlement sont clairement esquissés dans ce texte qui en évoque très succinctement les autres éléments constitutifs, telles qu’une chambre des pairs et un roi du parlement, chef suprême de cette société européenne nouvelle.

Au regard de notre actualité récente, un autre élément marquant de ce document réside dans la mise en garde de Saint-Simon contre la tentation de l’Angleterre de protéger trop fortement ses intérêts au détriment des autres nations européennes. On ne peut qu’être interpellés par ce qui présente aujourd’hui une dimension quasi-prémonitoire devant l’annonce d’un référendum destiné à mesurer la volonté des Britanniques de rester ou non dans l’Union européenne.

Contre-plat avec ex-librisContre-plat avec ex-libris

 

Note sur l’édition de la BNU :

La BNU possède deux exemplaires identiques de cet opuscule, provenant de la bibliothèque du baron et diplomate Johan Philipp von Wessenberg-Ampringen, qui aurait lui-même  participé au Congrès de Vienne pour le compte de l’Autriche. L’essentiel de sa bibliothèque (plus de 5000 volumes) entra dans les fonds de la BNU suite à l’appel aux dons lancé en octobre 1870 par Karl August Barak, futur directeur de la Kaiserliche Universitäts-und Landesbibliothek zu Strassburg. Le don fut effectué en 1876 par le comte Blankensee-Fircks, alors héritier de la bibliothèque qui était conservée dans le château familial de Feldkirch, situé à proximité de Fribourg en Brisgau.

 

Bibliographie :

LENTZ, Thierry. Le congrès de Vienne. Une refondation de l’Europe 1814-1815. Perrin, 2013. 385 p. ISBN : 978-2-262-03305-7 ; cote BNU : 940.27 LENT

CARBONELL, Charles-Olivier. L’Europe de Saint-Simon. Privat, 2001. 127 p. ISBN : 2-7089-6930-7 ; cote BNU : LG.102.624

SAINT-SIMON, Claude-Henri de et THIERRY, Augustin. De la réorganisation de la société européenne. Ou de la nécessité des moyens de rassembler les peuples de l’Europe en un seul corps politique, en conservant à chacun son indépendance nationale. Paris : chez Adrien Egron ; Delaunay, novembre 1814. 112 p. ; cotes BNU : G.102.993 et D.111.606

 

 



 

[i] In De la réorganisation de la société européenne. p.21 

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