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Vers 1900 paraît à Paris, chez Guillaumin  & Cie, éditeurs du Journal des Économistes, un opuscule de 85 pages intitulé Le Familistère illustré : résultats de vingt ans d’association : 1880-1900. Les auteurs ,qui signent curieusement leur publication des initiales de leurs noms respectifs (D.F.P.*) sont des proches de l’industriel Jean-Baptiste André Godin (1817-1888). L’ouvrage, comme son titre l’indique, est consacré à la présentation de l’œuvre que ce représentant du socialisme utopique édifia à partir de 1859 à Guise en Thiérache et à Laeken près de Bruxelles.

Le « Familistère » désigne une « vaste association ouvrière dans laquelle Godin, son fondateur, [avait] réuni des institutions de mutualité, d’instruction, d’habitation unitaire, etc., qui [avaient] pour but de fournir au travailleur, membre de l’association, les équivalents de la richesse ». Cette œuvre d’inspiration fouriériste (le mot « Familistère » a été créé par analogie avec le phalanstère de Charles Fourier) put être financée grâce à la prospérité que connut le manufacturier, créateur des célèbres poêles qui portent encore son nom, en mettant notamment au point un procédé de production d’appareils de chauffage et de cuisson en fonte de fer. 

Vue générale des usines du Familistère (Guise)Vue générale des usines du Familistère (Guise)

Après une esquisse de la biographie du fondateur, les auteurs présentent successivement les différentes branches qui constituaient l’Association et commencent la visite du Familistère par l’habitation unitaire de Guise, un imposant ensemble de logements locatifs construits à proximité de l’usine et disposant d’un confort et de conditions d’hygiène remarquables pour l’époque. Godin, qui s’est expliqué dans divers écrits sur ses choix en matière d’urbanisme et d’architecture, était un farouche adversaire de la maison individuelle, source d’isolement, et de la petite propriété, symbole de l’égoïsme social. 

Un intérieur au premier étageUn intérieur au premier étage

Le panorama se poursuit par la présentation des services complémentaires : les magasins coopératifs dont une part des bénéfices était reversée aux consommateurs ; le « service d’éducation assurant aux enfants des deux sexes les soins nécessaires au premier âge et l’instruction primaire jusqu’à l’âge minimum de 14 ans révolus ». Cet équipement visait « l’élévation intellectuelle et morale du travailleur » et était complété par une bibliothèque, un théâtre et de nombreuses sociétés de musique ou de sport. 

La pouponnière DelbrückLa pouponnière Delbrück

Mais l’ambition de Godin ne s’arrêta pas à la seule édification d’infrastructures sociales originales. Ce fut aussi un innovateur dans le domaine des méthodes managériales et de la gouvernance d’entreprise. En 1880, il fonda la « Société du Familistère de Guise, Association coopérative du capital et du travail ». Selon les statuts qu’il avait rédigés, les travailleurs de l’Association étaient répartis en quatre catégories (auxiliaires, participants, sociétaires et associés) fondées sur l’ancienneté et le mérite individuel. L’autorité directrice du Familistère était dès lors confiée à un « corps d’élite » constitué d’associés, dont l’assemblée générale nommait l’administrateur-gérant. Avec l’Association fut également mis en place un système de participation du personnel aux bénéfices de la Société. Godin organisa enfin l’appropriation progressive du capital par les ouvriers et employés. Dès 1894, les membres de l’Association étaient devenus collectivement propriétaires de l’ensemble du Familistère (usines, habitation unitaire et dépendances).

Une assemblée générale des associésUne assemblée générale des associés

Comme d’autres entrepreneurs de son époque, Godin mit très tôt en place une protection sociale d’entreprise. À partir de 1880, ce fut désormais l’Association qui géra les assurances mutuelles, alimentées par les cotisations des mutualistes et par une subvention égale de l’Association, prélevée sur les bénéfices de la Société. Aux côtés de l’assurance des travailleurs contre la maladie, existait une caisse des pensions et du nécessaire à la subsistance, création très originale due à Godin et grâce à laquelle veuves, invalides ou familles aux revenus insuffisants étaient assurés de bénéficier d’un minimum journalier. 

Assurance des pensions et du nécessaire de subsistanceAssurance des pensions et du nécessaire de subsistance

L’ouvrage s’achève par un « Avis aux personnes désireuses de visiter le Familistère de Guise », suivi de la liste des publications de Godin et de celle des bibliothèques françaises ou étrangères où pouvait  être consultée la revue des questions sociales, Le Devoir, fondée par Godin en 1878.  Se perpétuent ainsi le souhait du fondateur d’ouvrir le Familistère à la visite et son souci d’assurer la diffusion de ses idées. Le Familistère illustré fut d’ailleurs traduit en anglais et édité deux fois à Londres, en 1903 puis en 1908, sous le titre : Twenty-eight years of Co-partnership at Guise.

Cependant, en dépit des efforts de Godin et de ses collaborateurs, le modèle de la Société du Familistère n’essaima pas. Pourtant l’expérience sociale menée à Guise et à Laeken n’est pas restée stérile. Sous certains aspects, elle préfigure de nombreuses réalisations ultérieures. En architecture, elle a notamment inspiré, dès la fin du 19e siècle, les premières H.B.M. (Habitations à bon marché), mais aussi Le Corbusier dans sa conception de l’Unité d’habitation de grandeur conforme. C’est également dans les premières sociétés mutuelles créées au sein d’entreprises comme celles de Godin que la Sécurité sociale actuelle puise ses racines. Enfin, Godin est de nos jours considéré comme l’un des pères de l’économie sociale et solidaire. Ce sont là autant d’exemples qui manifestent la fécondité et l’actualité d’une œuvre foisonnante. 

Quant à l’Association coopérative du capital et du travail, elle fut dissoute en 1968, victime de la concurrence industrielle, du manque d’innovation et du déclin de l’esprit coopératif. Les usines Godin appartiennent actuellement au groupe Cheminées Philippe. Quant au « Palais social » de Guise, autre nom donné au Familistère, il a été sauvé de la dégradation et de l’oubli par son classement au titre des Monuments historiques en 1991. C’est désormais un musée habité à dimension sociale qui se visite, aujourd’hui autant qu’hier, comme le lieu d’une utopie réalisée. 

Portrait de J.-B. A. GodinPortrait de J.-B. A. Godin

* D.F.P. : Emilie Dallet, sœur de la seconde épouse de J.-B. A. Godin ; Auguste Fabre (1839-1922), collaborateur de Godin au Familistère de Guise en 1880-1881 ;  Jules Prudhommeaux (1869-1948), neveu de la seconde épouse de J.-B. A. Godin. 

Françoise Durrive

 

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