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Juillet 2015 : Strass et paillettes : un portrait clinquant de Guillaume Ier et sa femme Augusta

Ce portrait, issu des collections de la bibliothèque, a été catalogué par le Service Iconographie au mois d’avril 2015. Ce tableau a été l’attrait du service pendant toute une semaine car nous n’avions encore jamais découvert un portrait d’un style si chargé en ornements !

Augusta : Deutsche Kaiserin, Königin von Preussen ; Wilhelm I. : Deutscher Kaiser, König von Preussen: Deutscher Kaiser, König von Preussen Berlin : Druck u. Verlag von A. Felgner, (ca 1880)Augusta : Deutsche Kaiserin, Königin von Preussen ; Wilhelm I. : Deutscher Kaiser, König von Preussen: Deutscher Kaiser, König von Preussen Berlin : Druck u. Verlag von A. Felgner, (ca 1880)

Un portrait de l’Empereur, fondateur de la BNU

Ce portrait représente Guillaume Ier (1797 - 1888), premier empereur allemand, et sa femme Augusta (1811-1890). C’est sous son règne que débuta la construction du quartier de la Neustadt à Strasbourg autour de la place de la République, appelée Kaiserplatz (place de l’Empereur). L’actuelle BNU, alors dénommée Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek zu Strassburg, fut fondée à la même période par une déclaration officielle, le 19 juin 1872. L’Empereur peut à ce titre être considéré comme le fondateur de la BNU.

Ce portrait porte l’indication Druck U. Verlag von A Felgner. Berlin. Il a été réalisé par l’imprimeur Felgner à Berlin et ne porte aucune indication de date. Cependant, Guillaume Ier étant représenté avec d’abondantes rouflaquettes blanches, ce portrait date probablement de la fin du XIXème siècle. 

Fanfreluches et colifichets : du document au tableau

Ce document est une lithographie colorée à l’aquarelle et à la gouache. La lithographie (du grec lithos, « pierre » et graphein, « écrire ») consiste à presser un original (texte ou dessin réalisé au crayon gras ou à l’encre) sur une pierre calcaire. Ce procédé d’impression permet la création et la reproduction des gravures à de multiples exemplaires.

L’originalité de ce document réside dans ses nombreuses ornementations. Des artifices métalliques ont été ajoutés donnant du relief aux bijoux de l’Impératrice et aux décorations militaires de l’Empereur. Des coins dorés ont aussi été collés en guise de cadre. Une illustration de fleur orne le corsage de l’Impératrice Augusta. Cette illustration n’est pas sans rappeler les chromolithographies, images qui décorent les carnets de poésie, Liber amicorum en latin (livre d’amis), Poesiealbum en allemand. Ces carnets sont issus d’une tradition humaniste et existent toujours, surtout en Allemagne. Cela peut sembler une époque lointaine mais la mode contemporaine n’est-elle pas aux carnets de coloriage, même pour les adultes, et au scrapbooking (loisir créatif de collage de photographies et d’images) ?

 

C’est justement l’ajout de matières (peinture, ornements) sur cette lithographie qui substitue le statut de document à celui de… tableau. On voit bien ici tous les artifices en relief collés au portrait initial :

Détourage graphique des ornements du portrait: © BNUDétourage graphique des ornements du portrait: © BNU

 

 Un tableau clinquant so british

Ce portrait a un style bien particulier. En France, il fait tout de suite penser au kitsch. Mais en Angleterre, ce style de portrait porte un nom, c’est le tinsel portraitTinsel signifie « clinquant » en anglais, et vient de l’ancien français estincele (étincelle).

Le British Museum a ainsi mis à disposition en ligne un dossier consacré à ce style si particulier fait d’ornementations. Au dix-neuvième siècle, les papetiers et imprimeurs de Londres vendaient des feuillets représentant majoritairement des scènes de théâtre. Ces scènes en noir et blanc étaient vendues un penny pour être colorées et ornementées chez soi ; les copies colorées et ornementées étaient vendues deux pennies. Les copies étaient aussi vendues avec des pièces de feuille de métal, pour ornementer soi-même les portraits. On peut voir sur le site du British Museum une matrice en forme de nœud qui était utilisé pour former les ornements en métal. Les formes standard se sont développées et sont devenues les modèles stylisés : les mêmes formes pouvaient être utilisées sur plusieurs portraits.

Les liens entre ces deux styles, germaniques et anglais sont sans doute renforcés car Guillaume Ier lui-même alla s’exiler en Angleterre en 1848, et son fils, Frédéric III (1831-1888), roi de Prusse et empereur allemand, épousa en 1858 Victoria du Royaume-Uni. Le British Museum possède même le portrait de la belle-fille de Guillaume Ier, Victoria, effectué entre 1838-1850 par le même imprimeur et dans le même style que le portrait conservé à la BNU.

Vous avez dit kitsch ?

Abraham Moles rappelle dans son ouvrage Le Kitsch : l'art du bonheur, que ce style apparait dans le sens moderne vers 1860. Kitschen signifie bâcler, faire de nouveaux meubles avec les vieux. Louis II de Bavière (1845-1886) sera ainsi désigné « Roi du kitsch » par Abraham Moles. Louis II était d’ailleurs en parenté avec Guillaume Ier par sa mère, Marie de Prusse, cousine germaine de l’Empereur. Louis II est notamment connu pour la construction de châteaux et palais excentriques dont le plus célèbre est Neuschwanstein.

Le portrait du couple impérial, qui doit être une représentation officielle, est tellement ornementé qu’il devient risible. Il devient la caricature de l’imagerie populaire. La force et le statut d’empereur sont mises à mal par cette ostentation. On peut ainsi se demander si ce portait, conservé à la bibliothèque, était à peindre et décorer soi-même ou si l’imprimeur l’avait lui-même ornementé.

Ce portrait n’a rien d’une œuvre d’art, comme on l’entend aujourd’hui. Il est le témoin d’un style de son époque. Il traduit les prémisses des objets kitsch, qu’on trouvera ensuite à profusion pour les familles royales. On peut penser aux multiples souvenirs du mariage de William et Kate en 2011 : services de table, colliers, porte-clés, lunettes de WC…

Ironie de l’histoire…

Ce tableau, sous ses allures débonnaires, illustre une véritable ironie de l’histoire de l’art. Aujourd’hui, les artistes comme Jeff Koons jouent avec les codes esthétiques et font flamber le marché de l’art en créant des objets kitsch … uniques. Ils recréent l’unicité de ces objets qui semblent provenir de l’industrie de masse.

Cette ostentation, longtemps reléguée et critiquée en regard du véritable art, est un terreau fertile pour les artistes contemporains. Ce tableau fait indéniablement penser aux portraitistes Pierre et Gilles. Leur technique est d’ailleurs proche de celle utilisée pour ce tableau puisqu’ une fois que Pierre a pris la photo du modèle et du décor, Gilles repeint l'image.

Ce portrait préfigure donc les grands artistes contemporains du kitsch, qui se régalent de ce type d’ouvrage d’art.

On ne s’en lasse pas : voir et revoir ce portrait

Ce tableau peut être consulté en Salle du patrimoine. Voici le lien pour le demander à partir du catalogue en ligne : http://biblio.bnu.fr/.do?sysb=bnu&idopac=BNU7502551

Le portrait sera prochainement numérisé et disponible sur la bibliothèque numérique Numistral.

 

Pour aller plus loin :

BRITISH MUSEMTheatrical Ephemera. [en ligne]. Disponible sur http://collections.museumoflondon.org.uk/Online/group.aspx?g=group-19939. (Page consultée le 15 juin 2015) 

BROCH, Hermann. Quelques remarques à propos du kitsch. Allia, 2001. 38 p. Cote BNU CD.710.405 

KUNDERA, Milan. L’insoutenable légèreté de l’être. Gallimard, 1987. 393 p. Cote BNU CL.228.727 

MOLES, Abraham. Le Kitsch : l'art du bonheur. Mame, 1971. 248 p. Cote BNU B.159.580

PIERRE et GILLES. Derrière l'objectif de Pierre et Gilles : photos et propos Pierre et Gilles. Hoëbeke, 2013, 155 p. Cote BNU 779.2 PIER 

SIEGEL, Katy. Jeff Koons. Taschen, 2009. 591 p. Cote BNU 709.7 KOON 

 

 

 

Claire Uhlrich 

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