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Certains livres rencontrent de nouveaux lecteurs tardivement. C’est le cas du Legatus de Carlo Pasquali (1547-1626), initialement publié en 1598, puis en 1645 dans une version enrichie et récemment traduite du latin par Dominique Gaurier, aux Presses universitaires de Limoges, sous le titre L’ambassadeur1 . L’ambition de ce travail, qui complète les traductions préalables d’ouvrages de Conrad Braun ou Alberico Gentili, est de proposer aux lecteurs contemporains les textes d’auteurs classiques du droit international.

page de titre de l’édition de 1598 :: Page de titre de la première édition publiée à Rouen (1598).page de titre de l’édition de 1598 :: Page de titre de la première édition publiée à Rouen (1598).

À l’époque de Pasquali, les ouvrages consacrés au droit diplomatique ou au droit des ambassades étaient encore peu nombreux. En effet, pendant longtemps, l’ambassadeur demeura un envoyé extraordinaire du souverain, chargé de mener des missions spécifiques comme la négociation d’une paix ou la recherche d’alliés. En France, la mise en place d’ambassades permanentes débuta au 16ème siècle et ne se développa que lentement. Dans ces conditions, les usages liés à la représentation diplomatique ne se formalisèrent que peu à peu. Observons au passage que si le terme « legatus » fut supplanté dès la fin du 15ème siècle par celui d’ « ambassiator » dans le vocabulaire des traités et des gens de pouvoir, l’usage littéraire du mot traditionnel perdura chez de nombreux auteurs comme Pasquali.

Page de départ de la première édition (1598),: bandeau et lettrine constituent l’ornement typographique de cette première page.Page de départ de la première édition (1598),: bandeau et lettrine constituent l’ornement typographique de cette première page.

Cet auteur était particulièrement bien placé pour enrichir le sujet encore peu exploité du droit des ambassades. Originaire du Piémont, Carlo Pasquali exerça comme conseiller d’État puis avocat général au parlement de Rouen. Remarqué pour son talent et son expérience, plusieurs ambassades lui furent alors confiées : en Pologne (1576), en Angleterre (1589) et dans les Grisons suisses (1604). L’expérience de cette dernière ambassade fut d’ailleurs l’occasion d’un ouvrage intitulé Legatio rhaetica, publié en 1620 et également consultable à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg.

Illustration précédant la page de titre de la troisième édition publiée à Amsterdam et enrichie d’une dizaine de chapitre (1645)Illustration précédant la page de titre de la troisième édition publiée à Amsterdam et enrichie d’une dizaine de chapitre (1645)

À l’image du De officio legati (1541) d’Étienne Dolet, Pasquali, dans son ouvrage, privilégie une approche pratique des affaires diplomatiques à une présentation des questions légales et de la doctrine. Ce faisant, il esquisse le portrait d’un ambassadeur idéal : fidèle à son souverain, pourvu d’une profonde expérience des affaires humaines, vertueux et éloquent, prudent et cultivé, il doit être également capable de mener des intrigues pour surmonter les difficultés de sa mission. 

Alors que les ambassades résidentes commençaient seulement à se développer en Europe, Pasquali s’employa dans son texte à discréditer celles-ci, stigmatisées comme repaires d’espions. Son argumentation amusera ou interpellera sans doute les habitants de la deuxième ville diplomatique française2 :

« Il n’y a rien de si fermé que ces ambassadeurs ne mettent à jour, rien de si caché ou fortifié, où ils ne fassent enfin une trouée, rien de si impénétrable qui ne leur devienne accessible. Ils ont leurs observateurs, qui comme des mouches, sont partout, jugent tout, découvrent tout et rassemblent tous les vents des rumeurs. Ils remarquent ce qui est quelques part en mauvais état, la partie d’un empire qui fléchit, qui, bien que ferme, peut être ébranlée, combien de richesse vous avez, combien vous fournissez de prévoyance à domicile, quel [est] le courage de la milice. En conséquence, ils ont connaissance [et savent] si vous devez être écrasé ou exalté. »

Strasbourg, Marché aux Poissons, Consulat de Bavière et de Bade. Château Royal.: Cette lithographie de Villain offre un exemple strasbourgeois d’une représentation diplomatique résidente beaucoup plus tardive (1840).Strasbourg, Marché aux Poissons, Consulat de Bavière et de Bade. Château Royal.: Cette lithographie de Villain offre un exemple strasbourgeois d’une représentation diplomatique résidente beaucoup plus tardive (1840).

Fidèle à la culture humaniste, Pasquali s’appuie plus dans sa démonstration sur des modèles tirés de l’Antiquité gréco-romaine que sur l’histoire de son temps. Mais loin de se limiter à la recherche de figures illustres, il expose aussi les voies à ne pas suivre. Par exemple, il fustige la conduite débauchée d’un Pâris qui, « reçut comme un ambassadeur par Ménélas, a enlevé Hélène. » À l’occasion, il souligne aussi la conduite de ses contemporains, comme son ami Pibrac dont il rédigea d’ailleurs une biographie.

Signalons enfin que le recours immodéré aux citations grecques et latines alourdit son propos et ralentit le lecteur actuel. Dans sa présentation du texte, Dominique Gaurier observe néanmoins que cette figure de style visait sans doute autant à démontrer l’excellence de sa culture classique qu’à divertir un lectorat éclairé.

Geoffrey Girost

Références:

DOLET, Étienne, De officio legati ; De immunitate legatorum ; De legationibus Ioannis Langiachi Episcopi Lemovicensis, texte établi, traduit, introduit et commenté par David Amherdt, Genève : Droz, 2010. (Cote : 878 DOLE)

GAURIER, Dominique, Histoire du droit international : de l'Antiquité à la création de l'ONU, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2014. (Cote : 341 GAUR)

PASQUALI, Carlo, L’ambassadeur, traduction et présentation de Dominique Gaurier, Limoges : Pulim, 2014. (En cours de cotation)

PASQUALI, Carlo, Caroli Paschalii... Legatio rhaetica.., Parisiis : ex officina P. Chevalier, 1620. (Cote : D.132.551)

PASQUALI, Carlo, Legatus. Opus Caroli Paschalii... Accessit graecarum dictionum interpretatio, et index.., Rothomagi : apud Raphaelum Parvivallium, 1598. (Cote : F.135.934)

PASQUALI, Carlo, Legatus; Opus Caroli Paschali.., Amstelodami : apud L. Elzevirium, 1645. (Cote : F.135.935)

 

1. Ces différentes éditions (1598, 1645, 2014) figurent dans les collections de la Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg : les deux premières peuvent être consultées à l’espace patrimoine et la troisième empruntée.

2. Strasbourg accueille en effet près de 75 représentations diplomatiques et consulats. La liste de ces représentations diplomatiques est disponible sur le site du Centre d’information sur les institutions européennes à l’adresse suivante :

http://www.strasbourg-europe.eu/consulats-et-ambassades-a-strasbourg,19424,fr.html

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