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Mai 2015 : Les fables de Bidpaï en latin. Edition strasbourgeoise de Johann Prüss, vers 1489

Sous le titre Directorium humanae vitae alias parabola antiquorum sapientum, dont l’auteur est Giovanni da Capua, se dissimule une version latine des fables indiennes de l’auteur qui a été appelé par la tradition occidentale Bidpaï. Cet incunable strasbourgeois, imprimé par Johann Prüss et paru probablement en 1489, est la première édition latine de cette source importante de la culture occidentale, originaire de l’Inde ancienne. Cependant des manuscrits de la traduction de Giovanni da Capua circulaient déjà auparavant. Et une version allemande avait déjà été publiée en 1481-82 dans la petite ville d’Urach, par Konrad Fyner, incunable qui est présent dans la collection de la Bibliothèque humaniste de Sélestat.

 

L’histoire de ces fables, dont les héros sont pour la plupart des animaux, est une collection canonique dérivée de sources hindouistes et bouddhistes datables du troisième siècle de notre ère. Mais les sources profondes sont sans doute à rechercher dans les sagesses des plus hautes époques de l’Antiquité. Dans la culture indienne, ce recueil de fables est connu sous le nom de « Cinq collections », de « cinq contes » ou « Panchatantra », et un nom d’auteur est avancé : « Vichnousarman », mais on parle plutôt de « l’Ami de la science » ou « Vidyapriya ». Bidpaï (ou aussi Pilpay, comme le nomment Jean de La Fontaine ou encore August Wilhelm Schlegel) est un nom de convention. Celui-ci aurait été brahmane, mais aurait été jeté en prison par son souverain, avant d’être convoqué par celui-ci pour répondre à ses questionnements par sa sagesse dont la renommée aurait traversé l’épaisseur des murailles de son cachot. L’introduction du livre, dont Bidpaï est l’auteur, raconte cette genèse. Mais l’œuvre originale s’est vue enrichie à travers son parcours de contes ou fables supplémentaires, ou d’ajouts dus aux divers traducteurs. De la sorte, l’œuvre initiale est difficile à cerner.

Début de l’ouvrage : la gravure représentant l’auteur offrant son livre à son souverain. Verso de la page de titre.Début de l’ouvrage : la gravure représentant l’auteur offrant son livre à son souverain. Verso de la page de titre.

L’histoire de sa diffusion à travers le monde est impressionnante. Sa trajectoire à travers les civilisations passe tout d’abord par la langue persane (à l’époque la langue pehlevie), dans laquelle elle fut traduite, ou plutôt adaptée par un médecin du nom de Barzouyéh au sixième siècle après J.-C., sous le règne de Chosroès Anûchirwân. Il est intéressant de noter que le traducteur persan place en tête du livre deux chapitres dont il est lui-même le sujet : un récit de sa mission dans l’Inde, puis une courte autobiographie, ce qui représente une nouveauté quant à la question du statut du traducteur, de l’adaptateur voire de l’éditeur. Puis ce recueil passa par la langue syriaque (vers 570, par Bûd) et parvint à l’arabe aux environs de l’an 750 (traduit parAbd’allah Ibn al-Muqaffa), d’où elle connut une version en castillan (en 1251), ainsi qu’une version en hébreu (par Joël au début du XIIe siècle), avant de parvenir à la langue latine qui la répandit dans la culture européenne. Un siècle après la parution de la première édition latine, à la fin du XVIe s. l’œuvre était traduite dans la plupart des langues vernaculaires d’Europe. Cet ensemble de textes est aussi parfois appelé Livre de Kalîla et Dimna. Ce titre nomme en faits deux chacals qui animent une grande partie de l’œuvre par leurs actions et dialogues.

 

Le traducteur Giovanni da Capua, Jean de Capoue ou Johannes de Capua qui vécut en Italie d’environ 1250 à 1310, explique dans le prologue de l’œuvre, qu’il s’est basé sur une traduction en hébreu. C’est entre 1263 et 1278 qu’elle fut faite. Juif, il se convertit au christianisme et traduisit plusieurs œuvres de l’hébreu vers le latin, notamment des ouvrages de médecine de Moïse Maïmonide ou d’Avenzoar (Ibn Zuhr). Curieusement, Jean de Capoue remplace le nom de Bidpaï par celui de Sandebar et il change également certains autres anthroponymes de l’œuvre.

Début du 5e chapitre. La gravure représente la cité des corbeaux. Verso du feuillet 45.Début du 5e chapitre. La gravure représente la cité des corbeaux. Verso du feuillet 45.

L’édition in-folio que donna Johann Prüss de cette traduction latine fut double : la même année, il fit paraître deux versions qui diffèrent par de petits détails, notamment par la numérotation des chapitres. Ces versions sont appelées A et B. La version conservée à la BNU est la version A. Johann Prüss s’est rapidement placé sur le marché strasbourgeois des incunables comme le second spécialiste des livres à l’abondante illustration, aux côtés de Johann Grüninger. Les Voyages de Mandeville, dont il fit paraître trois éditions, les cycles de Boccace, d’Apulée, de Jacques de Voragine, très riches en vignettes, Mélusine, Otto von Passau et le Heldenbuch, qui comptent comme parmi les plus beaux livres illustrés de cette production, l’Hortus sanitatis, livre où l’illustration est souveraine puisqu’il s’agit d’un herbier, et plusieurs placards et almanachs, ont permis à cet imprimeur d’exprimer pleinement son talent pour le livre à gravures. Mais les illustrations des fables de Bidpaï sont issues des mêmes bois gravés que celles de l’édition d’Urach. Cette pratique des échanges ou transmissions de cycles d’images était pratiquée par les imprimeurs du XVe siècle. Elles ont donc été répertoriées systématiquement par Albert Schramm dans le volume 9 de son œuvre, qui traite des imprimeurs souabes, et non dans le volume consacré à Strasbourg. L’érudition dit que ces gravures trouvent leur origine dans les illustrations d’un manuscrit qui aurait été écrit pour le duc Eberhard IV de Wurtemberg (1388-1419). La Souabe et le Wurtemberg sont donc également présents dans la genèse de cette œuvre et de son rayonnement. 

Les traductions françaises ont été faites au XVIIIe s. par Antoine Galland (terminée par Denis-Dominique Cardonne, éditée en 1778) et par Sylvestre de Sacy, éditée en 1816. Mais auparavant, ces fables avaient imprégné la civilisation occidentale jusqu’à influencer La Fontaine, parallèlement à sa source principale : les fables d’Esope. Ces apologues imprègnent donc la conscience universelle et s’apparentent plus à des sagesses populaires qu’à des sources savantes. Il s’agit en fait d’une constellation d’apologues dont les héros sont des animaux, et que l’on retrouve sous d’autres titres de regroupements, dans toutes les langues citées jusqu’ici. En latin, les titres Institutio salutaris et Specimen sapientiae indorum veterum se rencontrent parfois également. A l’explicit de notre édition incunable strasbourgeoise figure le titre sous la forme Liber parabolarum antiquorum sapientum.

L’incunable qui nous occupe est remarquable par la richesse de ses illustrations. Les bois furent créés pour le compte de l’atelier de Konrad Fyner d’Urach et furent réutilisés par Johann Prüss à Strasbourg. Cette circulation des bois d’un atelier d’imprimerie à l’autre est attestée dans de nombreux cas. Ces bois sont d’une très haute qualité artistique par l’expressivité des personnages. Notons que la gravure du frontispice est une création de Johann Prüss (du moins du tailleur d’images qui travaillait pour lui) et montre l’auteur des fables présentant son manuscrit à son souverain, le roi de perse assis sur son trône.

 

Cet ouvrage servit parmi bien d’autres de source à Jean de La Fontaine, pour les six derniers livres de ses Fables. Il nomme lui-même Bidpaï (sous la forme « Pilpaï ») par exemple dans la fable 12 du Livre XII : Le milan, le roi et le chasseur, vers 75 : « Pilpay fait près du Gange arriver l’aventure… ». On peut repérer quinze fables dont la source directe est Bidpaï. Parmi les plus connues : Les deux pigeons, ou La tortue et les deux canards. Il est vrai que la conception amère de l’existence, un certain scepticisme, notamment envers les religions révélées, mais aussi l’objectif qui est l’éducation morale des princes et des hommes de haut rang, sont partagés par Bidpaï et La Fontaine. L’étude comparatiste entre les versions de l’un et de l’autre d’un même sujet, tâche que André Miquel a mené sur quelques exemples dans ses Propos de littérature arabe, est riche d’enseignements.

5e chapitre.: La gravure représente un lièvre et des éléphants qui par temps de sécheresse vont trouver un arrangement auprès d’un puits. VERSO du feuillet 475e chapitre.: La gravure représente un lièvre et des éléphants qui par temps de sécheresse vont trouver un arrangement auprès d’un puits. VERSO du feuillet 47

L’ouverture de la culture occidentale à la « matière d’orient » n’est pas une nouveauté du XVIIe s. mais elle existe depuis la fin du Moyen âge. L’existence de ce livre, ses racines profondes et qui filent si loin dans l’espace et dans le temps, est le signe visible d’un humanisme qui depuis les temps les plus anciens de la conscience humaine, cherche à connaître et à faire partager les règles de sa vie morale. Le titre latin de l’incunable peut se traduire par : « itinéraire pour la vie humaine ». On a bien ici un guide pour la traversée de la vie, du point de vue moral, mais sous la forme d’apologues.

L’exemplaire que conserve la BNU provient de la bibliothèque du professeur Jean-Guillaume Baum. Elle fait partie du dépôt de la Fondation Saint Thomas.

 

D. Bornemann

Références : Hain 4411a, CIBN J-172 ; GW M13177 ; Zehnacker 1285. Cote K.1.053

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