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Mars 2015 : Les traductions de l'Avesta et des Upanishad par Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron

Pendant longtemps, jusqu'à la fin du 17e siècle, les Européens ne savaient rien de l'existence de l'Avesta, le livre sacré des anciens Persans et des Parsis, leurs héritiers. C’est seulement en 1700 que l'orientaliste anglais Thomas Hyde publia à Oxford un ouvrage sur l'histoire de l'ancienne religion iranienne. Ce fut la première étude sur le mazdéisme, écrite à partir de sources arabes et persanes. Un peu plus de deux décennies plus tard, un autre Anglais, George Bourchier, puis un Écossais, Frazer, rapportèrent de Surat des ouvrages rédigés en « zend » comme on disait à l'époque, et en particulier un exemplaire du Vendidad Sadé, un livre de liturgie faisant partie de l'Avesta. Mais à l’époque, personne n'était capable de déchiffrer ces textes. C'est alors qu'intervient Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron, le « Champollion » de l'ancien perse.

Traductions des Upanishad par Abraham Hyacinthe Anquetil-DuperronTraductions des Upanishad par Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron     Traduction de l'Avesta par Abraham Hyacinthe Anquetil-DuperronTraduction de l'Avesta par Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron

En 1754, ce jeune et ambitieux attaché de la Bibliothèque du Roi a l'occasion de voir à Paris le calque de quatre feuillets du Vendidad Sadé déposé à Oxford. Il décide de partir à la recherche « des ouvrages attribués à Zoroastre », de trouver la clef de leur langue mystérieuse et de s'en faire le traducteur. Pressé de partir, il s'engage à l'âge de vingt-trois ans comme soldat de la Compagnie française des Indes orientales.

Les traductions de l'Avesta et des Upanishad par Abraham Hyacinthe Anquetil-DuperronLes traductions de l'Avesta et des Upanishad par Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron

De 1755 à 1762, il parcourt le pays et découvre dans la région du Surat une communauté zoroastrienne, avec ses prêtres qui détiennent les écrits de Zoroastre dont ils font usage dans la liturgie quotidienne. Il réussit à gagner leur confiance, apprend la langue des Parsis et parvient à obtenir, puis à étudier et à traduire les textes sacrés zoroastriens réunis dans l'Avesta. Vers la fin de son voyage en 1761, Anquetil a réuni 180 manuscrits, des échantillons de presque toutes les langues de l'Inde, l'Avesta complet et les premiers feuillets des Védas. Voilà ce qu'il note à ce sujet dans son journal : « Il est bien consolant pour moi d'arriver à Paris avec les manuscrits les plus rares qu'on ait jamais vus ; de développer les mystères de Zoroastre ; de découvrir une nouvelle histoire ; de présenter des livres, dont l'antiquité le dispute aux nôtres, et de ne trouver personne en état de juger mon travail ».

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Rentré en France, Anquetil remet ces manuscrits à la Bibliothèque du Roi et continue son travail d'analyse et de traduction des textes sacrés. C'est en 1771 qu'il publie enfin les trois volumes de son Zend-Avesta, dont le premier est rempli par un Discours préliminaire où il raconte en 500 pages son aventure.

Cette publication va être à l'origine de vives polémiques. Les Encyclopédistes, qui avaient salué l'entreprise d'Anquetil, espéraient trouver dans l'Avesta de la philosophie, de la sagesse et certainement pas des cantiques rituels et des recettes liturgiques. Voltaire et Diderot contestent ses mérites, Grimm le poursuit de ses sarcasmes. On lui reproche d'abord d'être allé chercher en Inde des documents qui existaient déjà à Paris, ce qui était faux, d'autant que les quelques documents disponibles en Occident restaient sans traduction, personne ne connaissant les idiomes dans lesquels ils étaient rédigés. Ses adversaires, français et anglais, l'accusèrent d'avoir inventé les faits, d'avoir même inventé le personnage de Zoroastre à partir de l'histoire de Moïse, de n'avoir qu'un savoir élémentaire ou de n'avoir pas les connaissances dont il se vantait.

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C'est en 1833 que la nouvelle traduction de l'Avesta par Eugène Burnouf vient établir la vérité : s'il en ressort que celle d'Anquetil est parfois contestable, du moins est-il désormais hors de doute que son effort de « débrouiller les archives du genre humain », fut parfaitement honnête : Les diverses parties de l'Avesta peuvent prêter à des discussions de date, mais ni l'authenticité ni l'antiquité n'en sont sujettes à caution. Il faut lire Burnouf rendant justice à Anquetil : « En donnant au public une version que tout l'autorisait à croire fidèle, Anquetil a pu se tromper, mais il n'a certainement voulu tromper personne ; il croyait à l'exactitude de sa traduction, parce qu'il avait foi dans la science des Parsis qui la lui avaient dictée... Il n'est pas responsable des imperfections de son ouvrage, la faute en est à ses maîtres, qui lui enseignaient ce qu'ils ne savaient pas assez... » En effet, les prêtres parsis se transmettaient l'esprit de leur Livre sacré sans plus en savoir la lettre, d'où résulte une certaine inexactitude de cette première traduction. La publication du Zend-Avesta en 1771 reste donc un fait décisif qui marque un changement d'époque. Désormais, le zoroastrisme et la personne de son fondateur présumé échappent au domaine de la querelle philosophique pour devenir objet de science et de philologie.

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Mais l'histoire ne s'arrête pas là : trente ans après son travail pionnier que fut la traduction de l'Avesta, Anquetil-Duperron parvient à publier à Strasbourg une autre partie de ses manuscrits, une cinquantaine d'Upanishad, sous le titre Oupnek'hat, id est, Secretum tegendum (2 vol., 1801-1802). Il avait reçu ces manuscrits en 1775 de son ami le colonel Gentil (alors résident français à Faizabad) et en avait d'abord fait une traduction française, mais la trouva lui-même infidèle. Il choisit finalement le latin comme langue de traduction et se remit à traduire, ce qui lui prit en tout vingt années de travail. À propos de ce texte, Schopenhauer, qui sut comprendre ce « latin persan », déclara que sa connaissance des philosophies hindoues, lesquelles influencèrent grandement son œuvre, était issue de cette lecture. Ainsi, pour la deuxième fois, Anquetil rendait aux fidèles d'Asie un de leurs textes sacrés : c'est par sa traduction que reprit, dans l'Inde même, avant de revenir en Europe pour n'y plus être interrompue, l'étude des Upanishads.

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Il a fallu attendre le siècle suivant pour que tous les mérites d'Anquetil-Duperron soient reconnus et qu'il soit considéré comme le révélateur du zoroastrisme et de la philosophie hindoue en Occident. Malgré sa traduction parfois inexacte de l'Avesta, il est l'un des pionniers de l'étude de la pensée religieuse persane et indienne en Europe. À son décès, à Paris en 1805, il laisse de nombreux travaux, certains inachevés, parmi lesquels des ébauches de dictionnaires de malayalam, sanskrit et télougou. Une partie de sa collection est actuellement conservée à la Bibliothèque nationale de France, dans les départements des manuscrits occidentaux et orientaux.

L'exemplaire du Zend-Avesta conservé à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg comporte un ex-libris manuscrit « Bibliothecae Hammerianae Ex Blessigiana 1817 », ce qui permet de dire qu'il a un temps appartenu à Frédéric Louis Hammer (1762-1837), le gendre du naturaliste strasbourgeois Jean Hermann, qui a négocié en 1831 la cession de sa bibliothèque personnelle à la ville de Strasbourg et sa mise à disposition de l'Université. Il est probable que la mention manuscrite fait aussi référence au propriétaire précédent, qui pourrait être le pasteur et universitaire alsacien Jean Laurent Blessig, décédé en 1816. Quant à la provenance de l'exemplaire de l'Oupnek'hat, c'est l'écrivain et orientaliste italien Angelo de Gubernatis qui l'avait en sa possession au 19e siècle.

Alexandre Smirnov

 

Zend-Avesta ; ouvrage de Zoroastre, traduit en français sur l'original Zend, avec des remarques, par M. Anquetil Du Perron. Paris : [s.n.], 1771. 3 vol. : in-4° (cotes BNU : C.12.513,1,1 ; C.12.513,1,2 ; C.12.513,2)

Oupnek'hat (id est, Secretum tegendum) : opus ipsa in India rarissimum, continens antiquam et arcanam, seu theologicam et philosophicam, doctrinam, e quatuor sacris Indorum libris, Rak beid, Djedjr beid, Sam beid, Athrban beid, excerptam ; ad verbum, e persico idiomate, Samskreticis vocabulis intermixto, in latinum conversum ; dissertationibus et annotationibus, difficiliora explanantibus, illustratum : studio et opera Anquetil Duperron. Argentorati, typis et impensis fratrum Levrault. IX (1801) [-X (1802)] : 1801-1802. 2 t. (24-CXI-[1bl.]-734-[2] ; XVI-880-36 p.) : in-4° (cotes BNU : C.12.286,1 ; C.12.286,2)

Sources :

1. Schwab, Raymond, Vie d'Anquetil-Duperron ; suivie des Usages civils et religieux des Parses par Anquetil-Duperron ; avec une préface de Sylvain Lévi et deux essais du Dr. Jivanji Jamshedji Modi. Paris : E. Leroux, 1934

2. Avesta : le Livre sacré du zoroastrisme / trad. de C. de Harlez ; présentation et notes de Guy Rachet. Paris : Sand, 1996

3. Zoroastre : le prophète de l'Iran / présenté par Jean Varenne. Paris : Dervy, 1996

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