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Novembre 2015 : à la recherche du letton et de… l’indo-européen

La BNU a signé en décembre 2011 une convention de partenariat avec la Bibliothèque nationale de Lettonie (LNB). De par leur histoire, leurs collections, les travaux récents (comme la BNU, après plusieurs années de travaux, la LNB vient de s’installer dans un nouveau bâtiment le long de la Daugava), les deux établissements ont un certain nombre de points communs.

Au niveau français, la BNU possède sans doute avec la BDIC de Nanterre et la BULAC une des collections les plus riches sur la Lettonie et les pays baltes. La Bibliothèque nationale universitaire a ainsi bénéficié des nombreux acquisitions ou dons faits à la KULB à la fin du XIXe siècle à une époque où justement ont commencé à se multiplier les études et les recherches scientifiques en langue allemande sur l’histoire, les cultures et les langues de ce qu’on appelait alors les provinces baltiques de l’Empire russe. En Courlande, Livonie ou Lettonie, les Germano-Baltes formaient encore l’essentiel des élites politiques, économiques et culturelles de la région malgré l’apparition d’une petite et moyenne bourgeoisie lettonne et estonienne cherchant à promouvoir l’usage de ses langues, encore considérées comme des langues paysannes et favoriser le développement d’une conscience nationale parmi la population paysanne (création d’école, de sociétés de chants, de coopératives etc.).
Mais cet éveil national a profité auparavant de l’intérêt croissant d’un certain nombre de Germano-baltes pour ces langues ou cultures autrefois négligées : à la suite de Herder( qui a séjourné et enseigné à Riga pendant les années 1760), l’étude des traditions populaires et de la langue lettonne va aboutir à un changement de perceptions, les paysans longtemps asservis des classes inférieures de la société devenant progressivement des « Lettons » et donc les membres d’un peuple ou d’une nation déchue. Ce mouvement touche en particulier les pasteurs dans une région luthérienne où l’enseignement religieux se fait en letton depuis le XVIe siècle. La rédaction de catéchismes, de livres essayant de présenter de manière superficielle les principales règles syntaxiques et orthographiques permettaient aux pasteurs lettons de commencer à communiquer plus ou moins parfaitement avec leurs ouailles (la langue écrite et présentée, teintée de nombreux germanismes, pouvant parfois être fort différente des dialectes parlés).
En 1824, la création de la société littéraire lettonne (en letton, la société des « amis des Lettons ») est une évolution importante : pendant tout le XIXe siècle, elle ne cesse d’organiser des réunions scientifiques, de publier des monographies ou des périodiques permettant de mettre en valeur les progrès effectués dans l’étude systématique de la langue et du folklore lettonne.

Die Landschaftlichen und Sprachlichen grenzen der Letgallen und Semgallen, der Kuren und Liven um 1250Die Landschaftlichen und Sprachlichen grenzen der Letgallen und Semgallen, der Kuren und Liven um 1250

August Johann Gottfried Bielenstein (1826-1907)  dont nous présentons ici, les ouvrages est un des membres les plus célèbres de ce courant, non seulement par la qualité de ses travaux scientifiques mais aussi par le fait qu’il va très vite intégrer les réseaux de sociabilité des linguistes européens.

August Bielenstein, vers 1907August Bielenstein, vers 1907

Après avoir fait ses études à Halle et Dorpat (aujourd’hui Tartu en Estonie), Bielenstein devient à partir de 1852 pasteur en Courlande. Il devient immédiatement membre de la société puis son président à partir de 1863. Il est le directeur de l’organe de la société, Latviešu Avīzes (le magazine letton), le plus important périodique en letton de ce type. Il va consacrer toute son énergie à étudier et mieux faire connaître la langue et les traditions lettonnes en utilisant les méthodes scientifiques mises au point alors. Il est donc décidé à ne plus mettre à jour les anciens manuels de grammaire  se contentant de recenser et énumérer les formes verbales et la syntaxe de la langue lettonne mais de fonder une véritable science de la langue lettonne.
En 1860, il peut soumettre le manuscrit de son premier ouvrage majeur à l’Académie impériale des sciences de Saint Pétersbourg : « Die lettische Sprache, nach ihren Lauten und Formen erklärend und vergleichend dargestellt ». Après étude du texte, celle-ci décide immédiatement de soutenir la publication de l’ouvrage en 1863. Avec un dictionnaire pratique éditée la même année en 1863 (« Handbuch des lettischen Sprache »), cette première grammaire scientifique de la langue lettonne va connaître immédiatement un grand succès dans les milieux spécialisés européens : par ses mérites propres mais aussi par le fait que pour tous les  linguistes partis à la recherche de l’indoeuropéen, la langue commune originelle des Européens, l’étude du letton et  surtout du lituanien (encore plus archaïque) devient fondamental dans le cadre d’une approche comparatiste et historique. 

Die lettische Sprache, nach ihren Lauten und Formen erklärend und vergleichend dargestelltDie lettische Sprache, nach ihren Lauten und Formen erklärend und vergleichend dargestellt

Restées longtemps à l’état de dialectes oraux, archaïques dans leurs structures et leurs formes, les langues baltes semblent fondamentales pour remonter et imaginer des formes étymologiques communes à toutes les langues indoeuropéennes. Les fondateurs de la linguistique, étymologie, phonétique modernes et de la méthode historico-comparative partent enquêter ou étudier les langues baltes, en particulier Jakob Grimm, August Pott ou Auguste Schleicher ou plus tard Ferdinand de Saussure. Dès leur parution, les livres de Bielenstein vont donc  devenir une source incontournable de la linguistique indoeuropéenne, ainsi dans le Compendium de Schleicher en 1866 ou dans les travaux d’Auguste Leskien ou de Karl Brugmann.
Recevant le titre de docteur honoris causa des universités de Königsberg et Dorpat en 1883, Bielenstein a une correspondance active et régulière avec les plus grands spécialistes européens, accompagnant également certains d’entre eux dans leurs voyages dans les dans les provinces baltiques.
En 1892, Bielenstein publie un dernier ouvrage fondamental pour l’étude de la géographie historique lettonne « Die Grenzen des lettischen Volksstammes und der lettischen Sprache in der Gegenwart und im 13. Jahrhundert » où, en s’appuyant sur les rares sources écrites, la toponymie et l’hydronomie, il essaie de comprendre où étaient implantées les tribus lettonnes au moment de l’arrivée de l’Ordre teutonique et quelles étaient les limites avec les tribus finno-ougriennes (Estoniens, Lives) à cette époque. Ce livre s’appuie sur la science de Bielenstein mais aussi tout un réseau de correspondants menant localement de véritables enquêtes ethnographiques très innovantes pour l’époque.

Catalog der Verba eilfter ClasseCatalog der Verba eilfter Classe

Il faut certes mentionner que Bielenstein resta toute sa vie d’abord un Germano-Balte assez conservateur qui ne croyait pas en l’avenir du peuple letton et se refusa fermement à faire un lien entre ses recherches et la défense au niveau politique d’une identité lettonne. Il s’opposa fermement aux représentants du mouvement letton (par exemple Atis Kronvalds) qui voulaient faire de la langue lettonne une langue moderne qui devait s’enrichir et évoluer pour rendre compte de la vie scientifique et intellectuelle d’alors.  Pour lui, l’avenir de la nationalité lettonne se limitait soit à la russification progressive soit à une certaine germanisation, la langue allemande restant au minimum l’unique « Kultursprache ».
Si Bielenstein fut donc vite marginalisé au niveau politique par l’évolution nationale lettonne, ses travaux restèrent au moins jusque dans les années vingt et bien plus tard pour les linguistes une source majeure : ils ont contribué à faire connaître le letton et faire de celui-ci un élément reconnu des langues européennes. Il n’est pas donc surprenant qu’après le premier conflit mondial ce furent des linguistes comme Antoine Meillet en France qui s’attachèrent les premiers à défendre la cause de l’indépendance lettonne.
Il est en tout cas caractéristique que les deux premiers livres de Bielenstein ont été acquis dès 1872 par la jeune KULB dans le fonds de Theodor Goldstücker, qui était l’un des plus grands spécialistes allemands du sanskrit et était mort la même année. Quant à son dernier livre, il fut offert presque immédiatement à la bibliothèque par l’Académie des sciences de Saint Pétersbourg.
Julien Gueslin
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