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Septembre 2015 : Quand les migrants venaient d’Europe : le voyage de Gottlieb Mittelberger en Pennsylvanie (1750)

Ils arrivent chaque semaine par dizaines, voire par centaines, sur des rafiots ou des chalutiers pourris (c’est un euphémisme) sur les côtes du sud de l’Europe. Ils sont le plus souvent africains, venus de pays de misères et de violences politiques. C’est le sud qui fuit vers le nord – quitter son pays pour un autre continent où l’on croit, à tort ou à raison, que tout sera possible de nouveau. Ce rêve, les premiers à l’avoir fait ne sont pas les gens du sud, d’Afrique ou d’ailleurs. Ce sont les émigrés européens devenus immigrés par centaines de milliers dans le nouveau monde. Si les historiens et les géographes ont décrit et analysé les mouvements migratoires est-ouest au 18e et au 19e siècles, rares sont les documents qui nous font revivre au plus près la souffrance des personnes, ces terribles voyages de femmes, d’hommes et de familles entières fuyant la faim et la misère. Ils étaient européens : allemands, suédois, italiens, irlandais, anglais. Hier comme aujourd’hui, partir contraint pour d’autres contrées nécessitait de financer son voyage, sans jamais être certain d’arriver vivant à bon port. Un livre, malheureusement méconnu et trop rarement lu, retrace de manière précise et très vivante cet aspect tragique de l’histoire migratoire européenne. Un 29 septembre 1750, un navire nommé Osgood avec 480 passagers à son bord, parti de Rotterdam dans les Provinces-Unies (les actuels Pays-Bas), arrive à Philadelphie (Pennsylvanie), dans ce qui deviendra les États-Unis d’Amérique. Dans ce bateau, un Allemand, Gottlieb Mittelberger, qui fera, plus tard, une fois de retour en Allemagne en 1754, un effroyable (le mot n’est pas trop fort) et douloureux récit des conditions de son voyage. Ce journal (Gottlieb Mittelbergers Reise nach Pennsylvanien im Jahr 1750 und Rückreise nach Teutschland im Jahr 1754) paraîtra chez Jenisch, à Stuttgart, en 1756, et la même année à Francfort. Entre 1749 et 1754, plus de 30 000 Allemands débarqueront en Pennsylvanie. Je ne citerai que quelques brefs passages de ce précieux document pour montrer que l’inhumanité qui règne dans ce type d’expéditions et la violence sociale qui règle les rapports entre les voyageurs et leurs « passeurs » ne sont nullement un fait nouveau :

« Durant le voyage, la misère est terrible : puanteur, horreur, vomi, maux de mer de toutes sortes, maladie, fièvre, dysenterie, maux de tête, chaleur, constipation, pourriture dans la bouche, tout cela à cause de la nourriture vieille et mal salée et de l'eau croupie ; beaucoup meurent misérablement.

[…]

Les enfants de un à sept ans survivent rarement au voyage ; et plus d'une fois les parents sont obligés de voir leurs enfants lamentablement souffrir et mourir de faim, la soif et la maladie, puis de les voir jetés dans l'eau. Je fus témoin de telles misères, dont pas moins de trente-deux enfants de notre navire, qui ont tous été jetés dans la mer.

[…]

Quand un mari ou une femme meurt en mer, et si le décès est survenu après la moitié du voyage, son conjoint doit payer le passage du mort. Quand deux parents meurent après la moitié du voyage, les enfants, surtout quand ils sont jeunes et n'ont pas d'argent, doivent servir jusqu'à 21 ans pour payer le passage des parents. »

Le voyage de Gottlieb Mittelberger en Pennsylvanie (1750)Le voyage de Gottlieb Mittelberger en Pennsylvanie (1750)

Ce livre – dont la BNU semble être la seule bibliothèque française à conserver un exemplaire de l’édition originale publiée à Stuttgart – est à lire et à méditer par tous ceux qui veulent comprendre les déplacements forcés de populations que l’on observe aujourd’hui, mais aussi par ceux qui s’interrogent sur notre amnésie en la matière. Publié en allemand en 1756, l’ouvrage fut traduit en anglais pour la première fois en 1898 par Carl Theodor Eben (Gottlieb Mittelberger's journey to Pennsylvania in the year 1750 and return to Germany in the year 1754, Philadelphia : J.J. McVey, 1898) et connut par la suite plusieurs rééditions en langue anglaise. Il ne reste aujourd’hui plus qu’une chose à souhaiter : que ce remarquable ouvrage soit aussi traduit en français et qu’il soit inscrit comme lecture obligatoire dans tous les programmes d’études sur l’histoire du fait migratoire dans le monde. 

 

Smaïn LAACHER*
Université de Strasbourg

 

*Smaïn Laacher est professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg (Dynamiques Européennes, UMR 7367). Il est, par ailleurs, chercheur associé à l’Institut national des études démographiques (INED, UR12). De 1998 à 2014, il a été juge assesseur représentant le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) à la Cour nationale du droit d’asile (Paris). Il travaille depuis plusieurs années sur l’immigration en Europe, les flux migratoires internationaux et les déplacements de populations. Il a notamment publié : Qu’est-ce qu’immigrer veut dire, Paris, Le Cavalier Bleu, 2012 ; Smaïn Laacher et Cédric Terzi, « Quand les revendications religieuses investissent les arènes judiciaires. L’« affaire Persepolis » comme révélateur des enjeux de la transition politique tunisienne », in Joan Stavo-Debauge, Philippe Gonzalez, Roberto Frega (dir.), Quel âge post-séculier ? Religions, démocraties, sciences, Paris, Éditions de l'EHESS, « Raisons Pratiques », 24, 2015. 

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