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Mai 2016 : le « musée » Gobineau

Il est bien difficile de parler de « trésor » lorsqu’il est question d’évoquer Arthur de Gobineau (1816-1882), tant la mémoire de ce personnage controversé est liée à son tristement célèbre Traité sur l’inégalité des races humaines. L’écrivain, homme de lettres, dramaturge et sculpteur, a en effet publié en 1853 cet Essai, qui, s’appuyant sur des recherches historiques fantaisistes, développe une thèse pessimiste sur la dégénérescence de l’humanité à la suite de croisements entre « races », ces dernières étant hiérarchisées avec une précision glaçante. Passé inaperçu en France, il sera lu, plus tard, en Allemagne, et la fortune critique de cet écrit a, depuis, éclipsé le reste de sa production littéraire.

La BNU a cependant fait le choix de ne pas oublier dans ses « réserves visitables » le fonds Gobineau, acquis en 1903 lorsque la bibliothèque était allemande. Un admirateur de l’écrivain (et son biographe), Ludwig Schemann, a en effet vendu à la bibliothèque la collection de la Société Gobineau (Gobineau-Vereinigung). Celle-ci était composée en grande partie du legs que Gobineau avait fait à la comtesse Mathilde de la Tour, et qu’elle avait confié à la société en demandant qu’il soit exposé sous la forme d’un petit musée. Aujourd’hui présentée en partie dans les réserves, cette collection constitue un fonds original de de la bibliothèque. Riche de nombreux objets, de sculptures, de peintures, mais aussi, bien sûr, de livres, de manuscrits et de correspondances, l’ensemble est notamment remarquable en tant qu’exemple du goût pour l’Orient que Gobineau partageait avec une partie de ses contemporains, et il permet d’aborder différemment ce personnage. Au-delà du polémiste acharné à prophétiser la dégénérescence de l’humanité, Arthur de Gobineau était en effet un passionné de langues orientales, un voyageur et un diplomate dont les goûts et les expériences ont nourri les nouvelles et les romans qu’il a publiés.

Vue d’ensembleVue d’ensemble

N’ayant effectué aucune étude supérieure prestigieuse, ce fils de bonne famille aux revenus toutefois modestes, qui rêvait d’écrire, a été attiré très jeune par ce que l’on nommait alors « l’Orient ». À vingt ans, il suit des cours de persan et son goût pour les langues ne le quittera jamais : allemand, anglais, italien, espagnol, sa prédilection pour l’écriture le pousse vers les travaux de traduction. Mais il souhaite voyager et commence tôt à chercher, par le biais de ses relations, le moyen d’être employé aux Affaires étrangères, afin de trouver une place dans un consulat. En 1843, sa rencontre avec Alexis de Tocqueville sera capitale pour sa carrière, qui le conduira à Berne, Hanovre, puis Téhéran, mais aussi à Terre-Neuve, en Grèce, au  Brésil,  en Suède et en Italie.

Parcourant le Moyen-Orient et la Perse, il récolte la matière d’études de sciences politiques et de travaux sur les langues et les écritures cunéiformes. Mais ces voyages, exceptionnels pour l’époque, donneront des textes littéraires qui restent parmi les plus appréciés de cet auteur. Les Nouvelles asiatiques foisonnent en effet de détails et, avec des titres aussi évocateurs que « Les amants de Kandahar » ou « La Danseuse de Shamakha », sont l’occasion, pour les contemporains de Gobineau, d’accéder à un Orient qui les fait rêver. De nombreuses années plus tard, Marguerite Yourcenar adressera un clin d’œil discret à l’auteur qu’elle apprécie, en intitulant l’un de ses recueils Les Nouvelles orientales.

Le fonds Gobineau de la BNU nous donne aujourd’hui accès aux types d’objets que les voyageurs choisissaient de rapporter de leurs périples et souvent de montrer à leurs visiteurs. Les tissus brodés ou imprimés, les tables en marqueterie, les tapis, le narguilé, font partie des éléments qui marquent les esprits et contribuent à construire, dans l’imaginaire européen, des visions de l’ « Orient ».

Détails broderieDétails broderie

Ce n’est que tardivement, en 1866, que Gobineau se met à la sculpture, mais il n’est peut-être pas étonnant que ce soit alors qu’il habite en Grèce. Davantage romantique dans ses textes, il prend alors le parti de l’esthétique classique plutôt que celui du réalisme et, dans La Renaissance, met en scène un Michel-Ange qui est sans doute pour lui un modèle à suivre. Il est par ailleurs convaincu de pouvoir vivre de ce talent lorsqu’il rencontre des difficultés financières. Les bustes en marbre présentés dans les réserves témoignent de cette approche.

Buste Sonata appassionataBuste Sonata appassionata

Exposé épisodiquement au sein de la bibliothèque, le fonds Gobineau est mis à l’honneur en 1932, pour le cinquantenaire de sa mort. Les soins qui sont pris alors pour réhabiliter l’homme sont différents en nature de ce qui sera dit, par exemple, lors d’un colloque organisé pour le centenaire de sa disparition, en 1982. Mais l’ensemble des textes témoigne d’une volonté de ne pas tout condamner en raison de l’Essai et de regarder aussi le reste de la production de l’écrivain. En 1932, il s’agit surtout de rappeler que c’était un homme aigri, excessif et pris dans des obsessions personnelles qui a rédigé ce texte. Le contexte impose aussi d’expliquer sa germanophilie, plus délicate encore à justifier aux yeux des organisateurs de l’exposition. En 1982, la démarche consiste surtout à replacer cet homme dans son temps, à dissocier ses écrits de leur récupération ultérieure en Allemagne et, dans une logique historienne, à comprendre l’œuvre à la fois théorique et littéraire. Le choix de la BNU est, depuis sa réouverture, de montrer l’environnement de ce personnage controversé.

Élodie Lacroix

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