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Novembre 2016 : L’ALSACE FICTIVE DE SIMENON

Après un tour de France des canaux commencé en 1929 et qui fut matière à divers reportages, Georges Simenon (1903-1989) amarra son bateau l’Ostrogoth quai d’Anjou à Paris. C’est là qu’il écrivit en juillet 1931 Le Relais d’Alsace, publié quelques mois plus tard : la série qu’il qualifiait lui-même de « romans durs » venait d’être lancée. Avec les « romans durs », Simenon cherchait à se soustraire aux contraintes de la série du commissaire Maigret, à varier les thèmes et les intrigues de ses textes autant que les personnages et les décors, en définitive à sortir du roman strictement policier et à expérimenter d’autres styles.

Le Relais d’Alsace de Georges Simenon (Fayard, 1938): Cote : M.130.838Le Relais d’Alsace de Georges Simenon (Fayard, 1938): Cote : M.130.838

Dans un entretien accordé à Richard Dupierreux et publié dans le journal Le Soir le 6 décembre 1936, le créateur de Maigret dévoilait sa méthode d’écriture : « Comment je fais un roman ? C’est bien simple. Je pense à un lieu où j’ai vécu et j’en ressens l’atmosphère. Je vis en elle. Je recompose les odeurs, les couleurs, le climat, dans mon esprit. Puis je pense à un être humain, que j’ai vu là-bas. Je me dis : « Comment était-il ? Que faisait-il ? Qu’est-il devenu ? » Je prends place devant ma machine à six heures du matin, et je tape, régulièrement, jusqu’à huit heures. Vingt pages sont écrites. Cela suffit pour ce jour-là. Je recommence le lendemain. Dans l’entre-temps, la vie du personnage s’est précisée. D’autres personnages sont venus d’eux-mêmes, s’ajouter à lui. L’atmosphère, le climat, les odeurs, les couleurs n’ont pas changé… » 

Über Simenon (Diogenes, 1978): Cote : CF.228.104Über Simenon (Diogenes, 1978): Cote : CF.228.104

Avec Le Relais d’Alsace, les choses en allèrent autrement. En effet, malgré de nombreux voyages, rien dans la biographie de Simenon n’indique un passage par l’Alsace... Et François Hoff de suggérer, dans son article « Le Relais d’Alsace et ses mystères », publié dans Le Carnet d’écrou n° 8, que Simenon décida peut-être d’installer son intrigue au col de la Schlucht en lisant les journaux – de fait, le 25e Tour de France passa pour la première fois le col vosgien en 1931. Cette méconnaissance du terrain expliquerait pour Hoff ses invraisemblances topographiques : « si le début du roman donne l’impression d’un véritable reportage, l’illusion se dissipe bien vite : tout à coup, à mi-chemin entre la Schlucht et le Hohneck,  ʿà la limite de la crêteʾ, donc dans les Hautes-Vosges, apparaît un splendide « Chalet des pins » entouré d’ « un petit parc aux allées de gravier, avec des massifs de roses et d’hortensias », qui donne sur une route carrossable, à l’existence duquel le lecteur peine à croire. Les Hautes-Vosges sont couvertes de prairies d’altitude et de petits arbustes. Cela n’empêche en rien la lecture du roman, mais enfin, on y croit un peu moins. Il aurait suffi que Simenon plaçât son chalet quelques centaines de mètres plus bas. » 

Quelques éditions du Relais d’Alsace que l’on peut trouver à la BNU: Cotes : M.137.192, M.140.359, M.146.358Quelques éditions du Relais d’Alsace que l’on peut trouver à la BNU: Cotes : M.137.192, M.140.359, M.146.358

Chaque lecteur expérimentera pour lui-même si cette géographie approximative constitue une insuffisance du roman ; la suspension d’incrédulité propre à toute fiction varie d’une personne à l’autre et les natifs ou les connaisseurs des Vosges seront sans doute plus exigeants sur sa crédibilité topographique. Pour Simenon l’essentiel était ailleurs, probablement dans la compréhension de l’âme humaine dont chacun de ses textes s’efforçait d’explorer un recoin. Aussi ne s’embarrassait-il pas de cohérence interne pour les aspects secondaires de son œuvre volumineuse (75 romans et une trentaine de nouvelles pour Maigret, 117 romans « durs »). Le lecteur méticuleux remarquera par exemple que Madame Maigret, originaire d’Alsace, retourne chaque été dans sa région natale pour retrouver une sœur qui s’appelle tantôt Hortense, tantôt Odette ou Elise et un beau-frère au prénom tout aussi changeant (Emile, André, Charles). Cette belle-famille les accueille parfois à Colmar, parfois du côté de Mulhouse. Ils possèdent également un chalet au col de la Schlucht, qu’ils prêtent aux Maigret, mais rien n’est dit sur son emplacement exact…

Une gravure du col de la Schlucht (1889) tirée de Numistral.: Cote : NIM03137Une gravure du col de la Schlucht (1889) tirée de Numistral.: Cote : NIM03137

 

Bibliographie :

Simenon, Georges. – Le relais d’Alsace: roman. – Paris : Presses Pocket, 1977

Hoff, François. – « Le Relais d’Alsace et ses mystères », in Le Carnet d’écrou, février 2008, n° 8, p. 31-32

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