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Une reliure remarquable signée, pour un ouvrage humaniste rare

Epistolarum volumen primum, quod est librorum sedecim, de Marcus Tullius Cicéron. Préface de Jean Sturm ; édition basée sur des additions de Paulo Manuzio. – Strasbourg : Josias Rihel, 1569.
In-8, 267, [25], (40] feuillets.

La BNU possède d’autres éditions de ce premier volume de la correspondance de Cicéron, par le même imprimeur : celles des années 1558, 1559, 1565, 1575, toutes de foliotations différentes. Elle ne possède pas l’édition parue sans date et en format in-4°. Quant aux éditions du second volume, elles ont été publiées par le même imprimeur en 1558, 1568, 1572 et 1575, et il y eut aussi une édition sans date in-4°. Josias Rihel publia une édition regroupant les volumes 1 à 3 en 1573. Le volume 4, quant à lui, a été édité en 1560 et en 1562. On voit par ces mentions que l’édition de ces livres se faisait d’une manière discontinue, en lien sans doute avec la demande du marché, éventuellement en lien avec les activités scolaires, ou celles de l’Académie à partir de 1566. En 1560 et 1562 enfin, Rihel fit paraître des éditions des quatre livres « a Johanne Sturmio puerili educationi confecti », absentes des collections de la BNU.

Epistolarum volumen primum, quod est librorum sedecim, de Marcus Tullius CicéronEpistolarum volumen primum, quod est librorum sedecim, de Marcus Tullius Cicéron

Il est inutile de s’étendre sur le rôle de Jean Sturm dans l’humanisme strasbourgeois, et particulièrement dans l’enseignement des humanités dans la cité. Quelques mots sur Paolo Manuzio (1512-1574) permettront par contre de mieux le situer : il est le fils d’Alde Manuce, le célèbre imprimeur érudit de la cité des doges, et le père d’Alde le jeune, également éditeur à Venise. Paul Manuce fut à la fois érudit, spécialiste de Cicéron en particulier, et éditeur, non seulement à Venise, mais aussi à Rome où il dirigea l’imprimerie pontificale.

Il est intéressant de savoir que cette édition est inconnue du Répertoire bibliographique des livres imprimés en France au XVIe siècle, tant dans le volume 1, recensant entre autres les éditions de l’œuvre de Cicéron, que dans le vol. 148 consacré à la Bibliographie strasbourgeoise. Le Catalogue des livres du XVIe siècle ne figurant pas à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, quatrième partie du Répertoire bibliographique des livres imprimés en Alsace aux XVe et XVIe siècles, de François Ritter, ne la signale pas non plus.

Enfin, aucun exemplaire n’en est signalé dans le SUDOC ou dans le CCFR, confirmant l’extrême rareté de l’édition en France.

Epistolarum volumen primum, quod est librorum sedecim, de Marcus Tullius CicéronEpistolarum volumen primum, quod est librorum sedecim, de Marcus Tullius Cicéron

A l’étranger, une recherche effectuée sur la base VD16  (« Verzeichnis der Drucke 16./ 17. Jahrhunderts »), hébergée par la Bayerische Staatsbibliothek à Munich, donne trois localisations en Allemagne : Halle, Munich et Wolfenbüttel, et ajoute une localisation à la Bibliothèque nationale autrichienne (Vienne). Cette même base donne accès à trois exemplaires numérisés de ce livre.

Il faut également signaler ici, en marge des aspects bibliographiques, la présence sur la page de titre d’un ex-libris manuscrit à l’encre bistre, où l’on peut lire Valerii Abbatii. La présence d’une mention d’appartenance, sans doute identifiable par des recherches plus poussées, devrait apporter une information supplémentaire sur le parcours de ce livre.

Mais c’est aussi par sa reliure que ce livre est remarquable, car celle-ci est signée par le seul relieur strasbourgeois du XVIe siècle dont on connaisse des réalisations. A cette époque en effet, rares étaient les reliures signées par un relieur. La BNU dans ses riches collections ne possède que trois reliures signées, dont une seule d’un relieur alsacien (les deux autres étant allemands : de Lauingen et de Wittenberg). Or le relieur qui a signé le travail de notre édition est le même que celui dont la BNU conserve déjà une des rares réalisations encore conservées de nos jours : il s’agit de Philippe Hoffott. Celui-ci est le seul relieur strasbourgeois dont on connaisse de manière sûre quelques-unes des œuvres. La recherche s’est déjà penchée sur lui, en la personne de Louis Schlaefli qui dans Regards en marge : histoire de reliures de l’espace rhénan, aux p. 35 et s. reproduit et décrit quelques réalisations. On y remarque que les deux plaques qui ornent l’ouvrage acquis par la BNU sont absentes de son étude.

Ce livre comporte en effet une plaque représentant une personnification de la Justice (femme portant glaive et balance) et une représentation de Lucrèce se poignardant.

 

Philippe Hoffott n’est pas un inconnu : Alphonse Morgenthaler, dans Archives Alsaciennes d'Histoire de l'Art, 1926, pp. 79-93, cite les références d’archives concernant ce relieur qui vécut à Strasbourg entre 1574 et 1590. De nombreuses reproductions de deux reliures réalisées par lui sont présentes dans le catalogue, déjà cité, de l'exposition Regards en marge : histoire de reliures de l'espace rhénan, présentée à la Bibliothèque alsatique du Crédit Mutuel en 2009. Une troisième reliure était la propriété d’Alphonse Morgenthaler, qui la décrit dans son article Notes sur la reliure strasbourgeoise au XVIe siècle, particulièrement sur Philippe Hoffott. Le Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne donne une notice succincte sur cet artisan (p. 1629) et parle de quatre ouvrages reliés connus. L’acquisition de l’exemplaire de la BNU en porte désormais le nombre à cinq.

L’estampage à froid, à la roulette et à la plaque, sur peau de truie, donne aux plats des reliures un aspect proche des réalisations en ivoire sculpté. Visuellement et au toucher, ces reliures sont d’un grand intérêt esthétique, d’une grande beauté et d’une grande solidité. Typique de nos régions rhénanes, cette manière de faire représente une part de notre patrimoine régional propre, une singularité dans le paysage de la reliure en France. A la fin du XVIe et au XVIIe siècles, ce type de reliure a progressivement été remplacé par des techniques inspirées d’Italie ou de France, où ces matériaux et ces techniques n’étaient pas employés. Le travail réalisé sur l’ouvrage acquis par la BNU se situe à l’apogée de l’art des relieurs rhénans, avant que ceux-ci ne soient attirés par les réalisations des grands pays voisins, de l’ouest et du sud.

 

 Daniel Bornemann 

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