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Melusina : la traduction en allemand du récit légendaire par Thüring von Ringoltingen

Qui ne connaît l'histoire de la belle Mélusine? On trouve des adaptations de ce conte dans toute l'Europe, en russe, en anglais, en néerlandais, en flamand, en espagnol et en islandais. Rappelant la rencontre entre la fée Viviane et l'enchanteur Merlin, c'est dans une forêt, que Raimondin, fils du comte de Forez et neveu du comte de Poitiers, croise pour la première fois une femme d'une beauté merveilleuse, Mélusine, qu'il épouse peu de temps après. L'union entre un homme et une créature magique mi-femme mi serpente, relève aussi bien de la mythologie gréco-latine que des topoï des contes mais le personnage de Mélusine est bien plus complexe et se refuse à la simplification. Bonne chrétienne, épouse dévouée à son mari et mère attentive, Mélusine est aussi à l'origine des forces surnaturelles, facteurs potentiels de chaos. Dans le récit, plusieurs trames se mêlent et s'entremêlent : le récit merveilleux, le roman chevaleresque susceptible d'offrir aux jeunes princes des exemples de conduite et le roman généalogique dotant la famille de Lusignan d'une galerie d'ancêtres fabuleux ayant été en relation avec de hauts personnages historiques impliqués dans la conquête de la terre sainte. Les amours de Raimondin et de Mélusine constituent un aspect important du roman mais ce sont surtout les aventures de leurs huit fils qui en occupent la plus grande part. Tous grands et forts, ils sont cependant dotés d'une particularité physique saillante qui rappelle leurs origines magiques. Le roman narre en détail leurs exploits et leurs mésaventures.

Mélusine, édition strasbourgeoise de 1516Mélusine, édition strasbourgeoise de 1516


A l'origine de l'intrigue réside une condamnation de la propre mère de Mélusine, obligeant sa fille à se transformer en serpent jusqu'à la taille tous les samedis. Si son mari accepte de ne pas violer son secret et de ne pas chercher à la voir, elle redeviendra femme à sa mort. Raimondin promet et le couple semble d'abord comblé : la force et la vitalité de Mélusine sont proprement merveilleuses. Elle bâtit villes et châteaux et fonde la prospérité de la famille de Lusignan. Mais le frère de Raimondin le convainc de rompre sa promesse et d'espionner sa femme un samedi. Trahie, Mélusine s'envole par la fenêtre mais les nourrices racontent qu'on peut voir parfois la nuit une trace humide sur le sol jusqu'au lit des enfants que leur mère revient bercer lorsqu'ils sont malades.

La première version écrite est composée à la fin du XIVe siècle, vers 1393, par Jean d'Arras, dédiée au duc de Berry et imprimée pour la première fois à Genève en 1478. Ce roman connaîtra un grand succès avec pas moins de 15 rééditions entre 1517 et 1600. L'histoire de Mélusine intègrera ensuite le fonds de la bibliothèque bleue de Troyes et sera ainsi constamment lu jusqu'au XIXe siècle.

Mais les ouvrages conservés dans les collections de la BNU provient d'une autre source. En 1456, Thüring von Ruggeltingen, patricien bernois, traduit le roman d'après le texte en vers de Coudrette, composé vers 1401 pour les seigneurs de Parthenay. Thüring von Ringoltingen dédie lui-même sa traduction au margrave Rudolf von Hochberg-Neuenburg, du lignage de la maison princière de Bade, marquis de Rothelin, comte de Neuchâtel et gouverneur du Luxembourg, proche de la cour des ducs de Bourgogne. La BNU conserve un manuscrit de ce récit : Mélusine deutsch. Dis owentürlich büch beweyset wie von einer frouwen genant Melusina (Ringoltingen, Thüring von, Melusina, XVe siècle, papier, 98 feuillets à 2 colonnes, 308x220mm. Reliure truie gaufrée et bois, à fermoirs, coll. BNU, MS.2.265.). La version allemande sera également la première à être imprimée à Bâle en 1473-1474 par Bernard Richel, bientôt suivie par Jean Baemler en 1474 à Augsbourg. et elle sera diffusée en Allemagne et dans le nord et l'est de l'Europe. Vient ensuite l'édition strasbourgeoise de Heinrich Knoblochtzer vers 1477-1478. Les deux exemplaires présents dans le fonds de la BNU sont des éditions strasbourgeoises des années 1481-83 et 1516. De 1478 à 1587, pas moins de 24 éditions vont se succéder, qui témoignent de l'engouement pour le conte de Mélusine. Les premières éditions alémaniques sont illustrées de nombreuses gravures en bois gravé qui ont ensuite été réutilisées pour les éditions françaises (Voir Harf-Lancner, Laurence, « Du manuscrit à l'imprimé : l'illustration du Roman de Mélusine, de Thüring von Ringoltingen à Jean d'Arras », in : 550 ans de Mélusine allemande – Coudrette et Thüring von Ringoltingen, Peter Lang, Bern, Berlin, Bruxelles, 2008). Dans sa version profondément remaniée, Thüring von Ringoltingen adapte le texte pour un public allemand. Il élimine environ 40% du texte français de Coudrette et notamment le panégyrique de la famille de Lusignan ainsi que la litanie de saints pour la famille de Parthenay (Sur la comparaison entre les textes de Coudrette et de Thüring von Ringoltingen, voir : Buschinger, Danielle, « Thüring von Ringoltingen, adaptateur du roman français de Coudrette, Mellusigne ou Livre de Lusignan ou de Parthenay », in : 550 ans de Mélusine allemande, op. cit. Peter Lang, Bern, Berlin, Bruxelles, 2008.). Il fait de la faute initiale de Raimondin, qui tue par accident son oncle à la chasse au sanglier, le cœur du récit. Un des ses fils, Geoffroy la Grand Dent est d'ailleurs explicitement représenté avec une dent de sanglier et comparé à l'animal lors de ses accès de fureur. Globalement, Thüring von Ringoltingen accentue la connotation religieuse et morale du récit et insiste sur les vertus chrétiennes de patience et de pardon de Mélusine. Il adoucit les descriptions sanguinaires et ajoute des actualisations en relation avec la réalité politique du XVe siècle dans l'Empire romain germanique. S'il résume parfois un passage ou au contraire commente et explique ailleurs, sa parfaite maîtrise de la langue française lui permet aussi de faire une traduction précise et resserrée s'il le souhaite.

En France comme en Allemagne, la légende de Mélusine a continué d'exercer sa fascination sur les écrivains et les compositeurs. Goethe introduit d'ailleurs dans son récit Wilhelm Meisters Wanderjahre un conte « Die neue Melusine » initialement paru en deux parties en 1817 et 1819 dans le Taschenbuch für Damen auf das Jahr 1817 et « […] 1819. Chez Goethe, Mélusine subit toutefois de nombreuses transformations : très petite, elle tient dans une cassette que l'homme qu'elle aime doit promettre de ne pas ouvrir. Goethe la qualifie de « Pygmäenweibchen » ou « petite femme pygmée » et elle ressemble beaucoup à l'Undine de Friedrich de la Motte-Fouqué ainsi qu'à la Serpentina de E.T.A Hoffmann. Goethe semble s'être inspiré pour son récit de la lecture de Herder (Herder, Johann Gottfried, Sämtliche Werke, Suphan, Bernhard (dir.), Bd. XXV, Berlin, 1885, p.64. Voir aussi : Schmitz-Emans, Monika, Vom Spiel mit dem Mythos. Zu Goethes Märchen « Die neue Melusine » , in : Goethe-Jahrbuch, Weimar, 1988.). Il mêle allègrement le conte, la légende et le mythe et conçoit ainsi un récit-collage qui se refuse de se soumettre aux règles de la logique. Replacé dans le contexte de son Wilhelm Meister, Goethe semble assigner aux mythes et aux légendes une place clairement définie : objets de réflexions critiques, ils ne sauraient contribuer à la science mais relèvent en revanche du domaine de la poésie. Cet appel de Goethe a été entendu par un grand nombre d'écrivains français et allemands fascinés par le mythe de Mélusine parmi lesquels on peut citer Achim von Arnim, Ludwig Tieck, Carl Zuckmayer, François Nodot, Paul Heyse, Gustav Schwab, Georg Trakl, André Breton, Maxime Alexandre, Yvan Goll et bien d'autres encore. Inscrite au cœur du récit mythique européen, gageons que l'histoire de Mélusine n'a pas encore fini ses métamorphoses dans la musique, les arts plastiques et les lettres.

Aude Therstappen.

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