Les caractères de Jean Alessandrini discutent avec les bois gravés de Gustave Doré ou Le fonds Jean Alessandrini de la Bnu
Accéder ci-dessous à l’article complet de Gwénaël Citérin et Catherine Soulé-Sandic. Cet article a été écrit dans le cadre de l’exposition Jean Alessandrini #AventuresAlphabétiques, accessible au niveau 5 de la #bibliothèque jusqu’au 22 mars (du mercredi au samedi de 14h à 18h). Cet article est aussi à retrouver dans le catalogue dédié.
Les caractères de Jean Alessandrini discutent avec les bois gravés de Gustave Doré ou Le fonds Jean Alessandrini de la Bnu (p. 108 et 109 du catalogue)
Des archives typographiques dans une bibliothèque, quoi de plus évident ? Et pourtant, et pourtant... A consulter les répertoires et les catalogues, leur présence est encore rare dans les institutions publiques. Le Catalogue collectif de France dénombre huit fonds, dont quatre abrités au musée de l’Imprimerie et de la communication graphique (Lyon) ; le fonds Massin est conservé à la Médiathèque L'Apostrophe à Chartres et Albert Boton a versé une partie de ses archives à la BnF. L’Atelier national de recherche typographique (Nancy) mène des projets de recherche autour d’archives de typographes avant de les transmettre à des musées, classées et documentées, comme actuellement, par exemple, pour Adrian Frutiger.
Les archives typographiques et graphiques de Jean Alessandrini doivent leur entrée à la Bnu à la médiation de l’Espace européen Gutenberg (EEG). L’association, sous l’impulsion de sa vice-directrice adjointe Sarah Lang, accompagne de longue date Jean Alessandrini dans la transmission de son œuvre graphique et typographique. Soucieux d’en assurer la sauvegarde et la pérennité, ils se sont ensemble tournés vers la Bnu pour en envisager la conservation pérenne dans les meilleures conditions.
La Bnu, dont les collections constituent un véritable musée de l’écrit et de l’imprimé depuis les origines, a marqué son intérêt pour le travail de ce Strasbourgeois d’adoption et a entrepris les démarches en vue de son acquisition. Ainsi, en 2022, le fonds Alessandrini entre à la Bnu grâce à une subvention du Fonds régional de restauration et d’acquisition des bibliothèques (FRRAB), dispositif de soutien porté par la Région Grand-Est et la DRAC. Après le Musée Tomi Ungerer –Centre international de l’illustration, qui en 2020 avait acheté 106 illustrations de Jean Alessandrini, la Bnu devient la seconde institution strasbourgeoise à patrimonialiser « l’homme-orchestre de la chose imprimée ».
Cet ensemble exceptionnel, qui couvre la production de Jean Alessandrini des années 1960 à aujourd’hui, permet de retracer le parcours de ce créateur typographe et de restituer la matérialité du dessin de la lettre après l’âge du plomb et avant celui de l’ordinateur. Les archives, dont la volumétrie est estimée à une vingtaine de mètres linéaires, présentent une variété formelle et thématique qui déborde le strict dessin de la lettre. Elles s’organisent en quelques grands ensembles, autour desquels s’ordonne le catalogue.
L’œuvre typographique
Ce premier ensemble s’étend depuis les années de formation jusqu’aux expérimentations actuelles, avec une période particulièrement féconde de 1960 à 1985. Les caractères achevés sont accompagnés des travaux préparatoires, révélateurs de la méthode de travail particulière de leur auteur : croquis, calques, planches composées, lettres découpées, épreuves... Ces derniers ont été conservés pour environ deux tiers des créations de Jean Alessandrini, soit une quarantaine de caractères. Le processus créatif peut être ainsi suivi à chacune de ses étapes, sans omettre les possibles impasses et questionnements. C'est la trace d’une époque, bien avant l’informatique, où l’idée prend corps grâce au crayon, aux ciseaux, au papier et à la gouache. Les frontières entre graphisme et typographie sont poreuses dans l’univers d’Alessandrini : nous présentons certains des photomontages originaux qui ornent les lettres du Mirago, dont des versions alternatives inédites.
Le Codex 1980
Jean Alessandrini élabore sa classification à l’été 1979. Ici, nous trouvons les archives du texte et les pièces qui documentent sa réception polémique. Elles sont complétées par la collection de “belles planches typographiées” à l’origine de la classification, une bibliothèque d’étude, une riche documentation sur la typographie et son histoire, ainsi que les manuscrits des textes rédigés par Jean Alessandrini sur son sujet de prédilection. Des classeurs compilent les travaux en cours sur les Exotypes et les Métatypes, avec de nombreux exemples collectés au fil du temps.
Les mots-images
La totalité des mots-images conçus par Jean Alessandrini est versée au fonds. Aux originaux publiés aux éditions Retz dans les années 1980 s’ajoutent les nouveautés de 2024 dévoilées par les éditions des Grandes Personnes.
Quant à l’œuvre graphique, part importante du fonds, elle est étudiée par Véronique Marrier dans l’article publié dans ce même catalogue.
Jean Alessandrini a joint à ce bel ensemble ses archives littéraires, à savoir les manuscrits ou tapuscrits de ses romans édités chez Phébus, ainsi qu’une vingtaine de textes parus chez divers éditeurs ou collections pour la jeunesse (Rageot, Grasset, J’aime lire...) et le feuilleton Un voyage en Rhétorique, lu dans le Pilote de la grande époque.
Le fonds est en cours de traitement et de conditionnement et sera, courant 2025, au moins pour les archives typographiques, signalé dans le catalogue collectif des manuscrits et des archives de l’enseignement supérieur (Calames). Sur chaque document est apposée une estampille personnalisée, créée à cette fin pour la Bnu par Jean Alessandrini. La variété des supports conservés, depuis les esquisses, sur papier ou sur calque, les dessins, les épreuves, les notes, jusqu’aux caractères achevés et aux créations graphiques, représente un défi passionnant à relever pour l’archivage et la conservation.
Une première visibilité a été donnée aux archives via les canaux de la Bnu (blog Carnet de recherche ou articles dans la Revue de la Bnu), des présentations hors les murs (la dernière en date, au Centre Pompidou, dans le cadre du Forum du design graphique et de la typographie, en octobre 2024) jusqu’à l’exposition, Jean Alessandrini, Aventures alphabétiques, montée en collaboration avec l’EEG.
Jean Alessandrini s’implique personnellement dans les projets de valorisation de ses archives. Cette collaboration enrichit le signalement du fonds, le propos de cette exposition en bénéficie également. Cette proximité avec l’artiste ainsi que sa volonté de transmettre documentent, mettent en perspective et relient entre eux les éléments du fonds. Ceci avec la volonté d’ouvrir ces archives au plus grand nombre, artistes, graphistes ou profanes, mais aussi de les mettre à disposition des chercheurs. Ces derniers y trouveront les matériaux d’un art comme on ne le pratique plus, suivront un processus créatif unique et pourront analyser une œuvre qui place son créateur parmi les plus grands typographes du dernier demi-siècle.
L’œuvre de Jean Alessandrini appartient désormais au patrimoine culturel français. La Bnu et l’Espace européen Gutenberg s’engagent à coopérer pour en assurer la préservation et la valorisation. Et cela commence, comme il se doit pour un homme qui s’est voué à l’imprimé, sous la bannière de Strasbourg, capitale mondiale du livre.