Portrait de Philippe Woloszyn, chercheur en résidence à la Bnu

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La Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg accueille Philippe Woloszyn pour une résidence de recherche d’une durée de six mois. Sélectionné dans le cadre de l’Appel à chercheurs 2026 consacré au fonds Abraham Moles - une initiative lancée par l’établissement en juin 2025 -, ce projet est soutenu par la générosité d’un mécène. Grâce à cette bourse, Philippe Woloszyn pourra mener des travaux académiques inédits sur ce fonds d’archives exceptionnel. Portrait d’un chercheur en immersion.

Portrait de Philippe Woloszyn

Présentez-vous en quelques mots

Architecte, acousticien, spécialiste des ambiances, recruté au CNRS en 1999, médaillé de bronze de la section Espaces, Territoires, Sociétés du CNRS en 2003, je suis chargé de recherches CNRS à l’Université de Bordeaux/Bordeaux Montaigne. Je mène mes recherches au sein de l’UMR PASSAGES, en me positionnant au croisement de l’architecture, de l’intelligence territoriale, de l’éco-acoustique et de la perception sonore des espaces de ressourcement. Dans ma pratique, j’allie également création artistique et recherche scientifique sur la thématique du paysage sonore ressourçant, que ce soit au sein du collectif Sonotopics créé en 2024 pour le partage des initiatives autour du paysage sonore, ou dans le cadre de la résidence du festival FACTS du programme de l’IdEx Bordeaux « Art et Sciences » dont j’ai été lauréat pour l'édition 2025. Ce faisant, l’actualité de mes travaux de recherche porte sur la qualification perceptive et informationnelle des ambiances sonores, ce qui m’a amené à modéliser les interactions environnementales des territoires acoustiques de la biodiversité et leurs effets sur l'homme.
 

Cohérence du projet avec le parcours du chercheur

C’est bien au sein des thématiques et des travaux d’Abraham Moles que je mène mes recherches depuis plus de trente ans, en m'appuyant sur des notions transdisciplinaires qu’il a développées avec Barker, Schaeffer et d'autres, ainsi que sur ses travaux autour de la relation entre musique, langage, mathématiques et paysage sonore, mon champ de recherche principal depuis mon entrée au CNRS.
Les thématiques, liées à ces notions, que je compte développer dans ce projet de résidence sont les suivantes :

  • le paysage sonore tout d’abord et en priorité, lequel, s’il reste une inspiration essentiellement issue de Murray Schafer, entre de plain-pied dans ce que Moles décrivait comme partie prenante d’une théorie du paysage liée à la théorie de l’information, et dont les notions de climat sonore et d’objet sonore développées de concert avec Pierre Schaeffer ont balisé le décentrement du regard scientifique que je porte sur la réalité de notre écoute paysagère.
  • d’autres approches du sensible dans notre environnement, sur le principe de la ligne d’univers, entre idéoscènes (représentations mentales du paysage), atomes d'ambiance (qui se réfèrent aux atomes d’action de la Théorie des actes d’A. Moles), sans oublier la notion d’épaisseur du présent, représentative d’une situation ambiantale vécue, le principe des trois libertés, à l’origine issue de ses travaux sur le sentiment religieux, et celui des coûts généralisés, fondateurs de sa Théorie des actes, qui seront aussi abordés. Cette instrumentation de la recherche par ces concepts molesiens nous permettra au bout du compte de tenter d’aborder une Écodynamique de l’action de l’homme dans l’environnement.
     

Méthodologie et calendrier de recherche

La méthode consiste à appréhender le fonds Abraham Moles simultanément par les deux bouts – macro et micro –, c’est-à-dire en se faisant à la fois une idée générale de ce que représente ce fonds en termes de coloration thématique et de diversité disciplinaire, tout en « creusant » les thématiques-clés proches de mes objets de recherche, à savoir l’étude des rapports entre bruit, musique et société d’une part et l’ontogenèse de la science des interactions d’autre part. 
Pour ce faire, je tenterai de mobiliser des méthodes molesiennes d’analyse de contenu, par exemple via une matrice des interactions – pour décrire les flux de transferts notionnels entre la recherche de Moles et le travail que je poursuis dans mon habilitation à diriger des recherches (HdR) –, une cartographie des (inter-)thématiques développées dans l’ensemble de son travail et, pourquoi pas, une abaque de Régnier qui permettrait de donner la « température » des inédits ou des pistes de réflexion de Moles au sein de chacune de ses préoccupations scientifiques.
Le rythme de cette résidence me ramène à Strasbourg – trente ans après mes études en architecture, dont les cours de psychologie de l’espace m'ont sensibilisé à sa pensée – une semaine sur deux pour la consultation des fonds, le reste du temps étant consacré à la « remise en ordre » des éléments glanés à la BNU, à la formalisation des idées et au processus d’écriture. 
À terme, j’aimerais formaliser une « photogrammétrie conceptuelle » de la contribution de Moles à l’édifice interdisciplinaire des recherches « anormalisées » en SHS via des modes de représentation qu’il aurait lui-même mobilisés, pour rendre compte de la dimension mosaïque – de la « mosaïcité » – de son œuvre.
 

Potentiel de valorisation des résultats

La présente interview – dûment complétée par l'article à venir dans Lieu de recherche – constitue ici une première tentative d’écriture sur le processus de valorisation du fonds Moles dont j’assume, en partie, la mission. En posant les bases de ce que cette résidence peut – pourrait – donner à terme, il préfigure bien évidemment un article de fond qui prendra place dans une revue à comité de lecture – encore à définir –, précédé d’un séminaire de sortie de résidence qui fera le point sur les résultats, et les questions restant ouvertes, de cette dernière.
En plus de ces productions de sortie de résidence sera programmée une exposition, la quatrième édition de Sonotopics à l’École d’architecture de Strasbourg en 2027. S’inscrivant dans la thématique des paysages sonores en projet, cette exposition / conférence / installation sera orientée sur le paysage sonore urbain, musical ou naturel au prisme de l’œuvre d’Abraham Moles. Ce moment présentera notamment l’aspect génératif de sa pensée dans la réflexion sur les ambiances paysagères, et dans les rapports entretenus entre bruit, son et musique. 
Enfin, la réalisation d’un documentaire sur un aspect particulier de la personnalité scientifique de Moles par Alexandra Ena, réalisatrice vidéo au laboratoire PASSAGES, permettra d’illustrer ma sortie de résidence par la présentation d’une première version en format court. Ce film constituera la préfiguration d’un document plus long, sous réserve d’une opportunité de co-production... 
« Last but not least », ce travail est destiné à alimenter mon projet d’HdR sur le sujet Les sciences de l’imprécis, socle fondateur d’une théorie des ambiances, dont l’horizon de soutenance se profilera en 2027.
 

Les résidences comme laboratoire des humanités

Pour autant que je me souvienne, les bibliothèques ont toujours été des lieux de support de la recherche. Elles ont toujours fait partie du biotope (du sociotope ?) du scientifique (ou alors était-ce avant ?). De par leurs compétences élargies (administration bibliographique, numérisation des documents visuels et sonores, accueil d’acteurs de la recherche...), ces dernières sont susceptibles de passer du statut de support à celui de lieu de recherche, notamment en proposant des séjours thématiques (bourses, résidences...) en lien avec les notions de collections ou de fonds documentaires spécialisés. En cela, l’offre scientifique des bibliothèques gagne à se diversifier, en se rapprochant toujours plus du chercheur en action, surtout si l’on travaille sur des supports qui dépassent la sphère du web (notes, schémas, esquisses, ou toutes les formes de griffonnages scientifiques qui restent résistants à la numérisation en pixels...). Ainsi, de par leurs atouts, les bibliothèques ont la potentialité de devenir de nouveaux lieux de « socialisation scientifique », avec tous les bénéfices inhérents que cela implique : disponibilité des fonds, convivialité, échange et partage de compétences entre chercheurs et documentalistes... C’est en cela que les bibliothèques sont en passe de devenir des bastions contre la toute-puissance de l’expression numérique vide et sans objet de l’« intelligence artificielle ».
 

Si la bibliographie est l’essence du chercheur...

Si la bibliographie est l’essence du chercheur, la bibliothèque en est la station-service, mais elle peut également en devenir le moteur...